Lancer un élevage de T-Rex (ou d’autres bestioles) dans un cadre fictionnel

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Vous avez toujours voulu créer un univers dans lequel on utilise des tyrannosaures comme monture ? Vous vous demandez quelles sont les conséquences du développement de l’élevage intensif de koalas dans un cadre de science-fiction ? Alors quelques notions de domestication pourraient être utiles pour consolider l’arrière-plan.

L’élevage, quand il prend de l’ampleur, engendre des problématiques multiples. Au-delà des questions environnementales dans notre monde, cela me paraît intéressant de considérer la cascade de conséquences d’une décision fondée sur « je trouve ça fun de domestiquer telle espèce ».

Dans cet article, je pars du cas étudié dans ma source (l’élevage de saumon) pour étendre aux univers fictionnels.

1/ Parasites et maladies

Le “poux du saumon” est un parasite qui entraîne des dégâts massifs dans les élevages de saumons, mais qui se diffuse ensuite dans les populations sauvages. Une des solutions les plus récentes pour contenir le problème (il reste massif), est l’élevage de lompe (Cyclopterus lumpus) un poisson nettoyeur qui sert de moyen de lutte biologique.

Les maladies au sens le plus large constituent systématiquement un problème dans le cas de l’élevage. La proximité, voire la promiscuité, entre individus (qu’ils soient de la même espèce ou non) entraînent inévitablement des questions sanitaires.

Les types de maladie sont variés, dont voici un aperçu : les virus ; les bactéries ; les champignons ; les parasites ; les prions. L’exposition dépend du type de relation entre les espèces. La transmission des prions implique ainsi (de manière sommaire et presque caricaturale) la consommation de cervelle contaminée.

Le sujet des épidémies et des maladies est très vaste, très intéressant, mais… très difficile à exploiter en jeu de rôle. Voici un aperçu de situations.

Exemple : Des marchandises contaminées

Une maladie se répand dans les cultures après l’arrivée d’un insecte ravageur qui a voyagé dans des marchandises transportées depuis l’autre bout du monde. C’est un problème grave, et très fréquent dans notre époque, mais il peut se présenter dans tous les cadres présentant des transports rapides : vaisseaux spatiaux, téléportations, tapis volant, aigles géants, etc.

Même si une épidémie n’est pas au cœur d’une aventure ou d’une campagne, il peut en résulter des conséquences pour les aventuriers. On peut ainsi imaginer que des aventuriers d’un cadre space opera décident de se rendre en urgence sur une planète pour une affaire importante à leurs yeux. Pour cela, ils contournent la quarantaine obligatoire et les mesures de désinfection. Après tout, ils vont bien ! Ils accomplissent ce pourquoi ils sont venus, et peut-être seront-ils responsables d’une flambée épidémique avec de graves conséquences au moins sur le plan économiques. Peut-être d’ailleurs sera-t-il encore plus compliqué de quitter la planète désormais sous une quarantaine dure ?

2/ Contamination génétique et espèces invasives

Dans un élevage, il y a toujours des individus qui s’échappent et se reproduisent avec les populations sauvages. Il en découle des changements et le risque d’accentuer la tendance à la disparition d’une espèce sauvage qui serait en quelque sorte “diluée”.

Le problème dans l’article source concerne l’existence d’un « saumon d’élevage » qui n’est plus le « saumon sauvage », avec une sélection génétique typique de tout élevage, surtout intensif. Il y a moins de variation des gènes (donc moins de chances de résister aux aléas des changements dans l’environnement), et les traits ne sont pas forcément adapté au milieu sauvage.

Cela n’inquiètera probablement guère les aventuriers, surtout dans des cadres de jeu « pré-industriels ». En revanche, le problème des espèces invasives se pose à toute époque. Le problème de fond est le même : il y a toujours des bêtes qui parviennent à s’échapper (et même des graines ou des spores).

Une espèce amenée dans un nouvel environnement ne devient pas automatiquement invasive. Elle doit d’abord réussir à y survivre ; elle peut aussi s’y glisser sans créer de problème. Mais celles qui deviennent invasives sont une source de problèmes majeurs. Elles déciment les espèces endémiques, soit en les mangeant, soit en prenant leur habitat.

Quand une espèce devient invasive, il n’est pas rare que des campagnes d’extermination soit menées pour protéger l’environnement originel. Les méthodes sont inévitablement brutales, et questionnent sur le plan éthique. Il y a un côté « mesure de la dernière chance », avec des îles vidées de tous les rats, cochons, chats, vaches ou chevaux qui y avaient importés. Cette méthode a notamment été employée pour la sauvegarde du kakapo néo-zélandais.

Exemple : Des T-rex féraux !

Les tyrannosaures sont sortis de l’élevage, et ils deviennent soudain invasifs, et hop ! On massacre ? Il y aussi l’option plus difficile consistant à : capturer, stériliser ou déplacer.

… Car une espèce peut devenir gênante en un lieu donné, mais être en voie d’extinction ailleurs. Or si cette espèce est par ailleurs une espèce « clef de voûte », sa présence ou son absence ont des conséquences lourdes pour tout l’écosystème. En cas de disparition, « le monde » ne s’effondre pas, mais tout l’équilibre change : d’autres espèces liées disparaissent et les paysages changent, jusqu’à ce que le territoire atteigne un nouvel équilibre. Dans un cas comme ça, on sait ce qu’on perd, et on ignore ce qu’on obtiendra à la place, ni quand les dynamiques positives se remettront en place après la perturbation.

Exemple : L’île sanctuaire

Sur un mode moins violent, le thème de « l’île sanctuaire » est un moyen de faire cohabiter les espèces domestiques ou commensales devenues invasives, tout en protégeant des espèces vulnérables. Un scénario peut ainsi consister à constater un naufrage près de l’île, et traquer ensuite inlassablement les rats qui sont venus à cette occasion. S’ils ne sont pas des nuées, une simple capture peut suffire, mais… c’est moins facile que de tuer.

3/ Traitement des déchets

L’élevage a pour effet la production massive de matières organiques (fèces, excréments) qui doivent être utilisés, traités, anticipés. Il est possible par exemple, dans le cas du saumon de faire de l’aquaculture multitrophique intégrée dans lesquelles les fèces sont dégradées puis consommées par des bivalves et des algues, mais (en 2024) cela reste peu mis en œuvre.

Si l’échelle de l’élevage reste modérée, les déchets organiques sont facilement réutilisés pour amender le sol des fermes. Tout est une question de quantité. L’élevage intensif démultiplie les quantités à gérer, jusqu’à aboutir à des masses qui défient l’imagination.

Cet élevage intensif implique de disposer le maximum de bêtes sur un espace limité. Les animaux sont entassés (hausse critique de la promiscuité et stress, accentuant le risque de maladie), et les déchets dépassent largement ce que la terre à proximité peut absorber. Il faut donc exporter plus loin ou polluer les eaux (douces d’abord, puis celles de la mer proche).

Les elfes sur une île proche auront alors des raisons de s’énerver sur les pratiques de leurs voisins. Ces derniers ont peu de chances de vouloir réduire leur train de vie ou leurs efforts de production qui sont rentables. On voit déjà poindre un conflit frontalier.

4/ L’origine de la nourriture de l’élevage

L’élevage implique une grande quantité de nourriture pour les bêtes, et elle doit venir de quelque part. Dans le cas du saumon d’élevage, des efforts ont été réalisés pour remplacer les farines et les huiles de poissons par des huiles et des protéines végétales auxquelles sont intégrés d’autres produits (comme les coproduits de la pêche), de sorte que la part de poisson dans les aliments des saumons de Norvège ne représentait que 20% en 2020.

Dans notre société, les marchandises sont transportées d’un bout à l’autre de la planète. Une pêche agressive et extrêmement destructrice sert à nourrir les animaux d’élevage (crevettes, saumon, …). De manière générale, toute mention « poisson » dont l’origine n’est pas clairement établie pose question. Comme les distances sont immenses entre lieu de prélèvement et lieu de consommation finale, il devient très difficile de savoir, de se rendre compte. Même problème pour les vaches en élevage intensif : les prés à proximité ne sont pas assez grands pour leur nombre, il faut donc compléter avec du tourteau de soja d’importation, qui a des chances d’être associé à la déforestation.

Pour revenir à la question plus légère de l’élevage de T-Rex et de worgs, le problème premier est : comment les nourrir en quantité suffisante ?

  • Dans le cas des saumons, on les transforme partiellement en végétarien par le biais d’aliments transformés sur mesure. Si on suit ce modèle, il faut imaginer la tentative de transformer un T-Rex ou un tigre à dents de sabre en omnivore. Dans le cas des félins, qui sont strictement carnivores, ça paraît compliqué.
  • Donc… il faut de l’élevage intensif d’herbivore pour fournir un élevage intensif en carnivores (félins, vélociraptors, etc.). Or cet élevage intensif d’herbivores est lui-même tributaire d’une agriculture intensive en maïs, soja, etc. Elle dépend donc d’intrants chimiques (pas le temps de faire des jachères et des cycles de cultures différentes !) et de pesticide (les ravageurs sont attirés par une grande quantité de plantations similaires, surtout si elles sont là tous les ans). Les outils-machines hautement spécialisés de l’agriculture intensive la rendent possible, mais obligent également, vu leur coût et les emprunts nécessaires à leur achat, à produire plus. C’est tout un environnement économique qui se crée et qui est solidairement dépend des autres maillons. L’existence de l’un n’a de sens qu’avec les autres.

Un élevage intensif de worgs de guerre pour l’armée gobeline pose donc des questions sur la logistique et l’organisation de la société qui permet d’aligner de nombreux combattants montés.

Ne parlons même pas d’avoir des dragonniers avec des hordes de dragons de guerre ! Le simple entretien d’une seule de ces créatures est extrêmement coûteux. Sauf à imaginer une société très prédatrice, constamment sur la ligne de crête si elle n’est pas engagée dans une fuite en avant, l’existence de T-Rex de monte se fait à une échelle modeste.

Mais alors, comment imaginer une société vivant avec ces créatures au quotidien ? On pourrait concevoir une culture mutualiste humain (ou autre)-T-Rex. C’est à dire que dans ce monde, les deux espèces cohabitent constamment au point que leurs modes de vie sont totalement imbriqués.

  • Par exemple, si on suppose que les T-Rex ont une organisation sociale proche des éléphants, il y aurait peut-être des groupes « femelle » qui suivent les matriarches chasseresses et leurs petits ; et des groupes « mâles » qui accompagnent un mâle en particulier, d’abord dans son errance, puis avec les autres jeunes qu’il rejoint, etc.
  • Ou alors si on est plus proches d’une famille de loup, il y aurait le couple de T-Rex Alpha, puis une hiérarchie composée de collatéraux et de jeunes. De temps à autre, quand des T-Rex quittent la meute, ils sont accompagnés de leurs humains, et ils forment un clan en quête d’un territoire.

On voit dans ces propositions qu’on arrive à retrouve notre « je veux monter un T-Rex ! », mais la relation n’est pas vraiment celle d’un élevage. Il s’agit d’un fonctionnement où les deux espèces sont dans une relation plus égalitaires, avec sans doute une mythologie adaptée, une culture profondément marquée par la chasse et possiblement par le nomadisme dans de grands espaces.

Digression conclusive

Il ne fait guère de doute que le druide d’un groupe d’aventuriers sera hostile à tout élevage intensif. Mais il s’inscrit dans les mœurs d’une société et reflète sa culture. Ce qui est désirable, ce qui suscite l’admiration, ce qui est marqueur de luxe dessine déjà les opportunités, et les moyens qui seront employés pour les saisir.

Si on considère par exemple le problème des visons d’élevage et des ragondins (autre tentative d’élevage d’animaux pour leur fourrure), la demande crée un appel d’air. Même chose pour le saumon d’élevage : un produit de luxe consommé aux fêtes hivernales, et désormais vendu à un maximum de personnes à moindre coût tout au long de l’année. Quant au ver à soie, il n’existe plus à l’état naturel. Il dépend désormais totalement de l’humain pour assurer sa reproduction, comme s’il était devenu une sorte de petite machine biologique après des milliers d’années de sélection intensive.

Si dans un univers fictionnel on trouve souhaitable et faisable d’avoir des cordages d’araignées géantes, alors il y a une probabilité raisonnable qu’elles soient élevées, sélectionnées, progressivement modifiées… Peut-être existera-t-il alors des araignées géantes très bonnes tisseuses et absolument pas agressives, des sortes de peluches à huit yeux !

Tyrannosaurus rex, Palais de la Découverte, Paris
Copyright © 2005 David Monniaux
Licence : GNU Free Documentation License version 1.2
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Une réponse à « Lancer un élevage de T-Rex (ou d’autres bestioles) dans un cadre fictionnel »

  1. Avatar de atorgael

    Rencontres au détours d’un élevage d’araignées à soie géantes dans les sous-sols du monde, voila un départ de scénario très exploitable…

    Aimé par 1 personne

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