Lors de discussions, j’expliquais la part du hasard et l’utilisation des dés pour échapper à certains biais d’écriture. Cet article aborde des manières d’intégrer cette incertitude au processus.
L’incertitude fait d’ailleurs écho aux thèmes abordés dans l’histoire, en particulier le volet « malédiction ». J’ouvre ici avec un extrait du roman qui fait un clin d’œil à ces problématiques.
A propos des destins forcés au scénarium
« Qui va voir le Prince de la Nuit ? On pourrait se faire une sortie ensemble ? demanda Tobias
— Je ne pensais pas que ça t’intéresserait, s’étonna Cèdres.
— Les filles hier au bar n’arrêtaient pas d’en parler, expliqua Tobias. Ça m’a donné envie de voir leurs histoires de vampires séducteurs qui tirent partout dans les dessous de leur pseudo-Teskani. Ça vous dit pas ? Ce sera sûrement marrant !
— Je veux bien sortir le pop-corn, approuva Cèdre. Le beau meneur de brigade qui devient un vampire… c’est n’importe quoi, mais il y a moyen de passer un bon moment ! Tiens, Lucas, tu parlais de quoi déjà à propos des journaux ?
— Des représentation de l’untavel ? suggéra ledit Lucas.
— Oui ! confirma Cèdre. Le film parfait pour toi, non ?
— Je viens, concéda Lucas, si j’ai le droit d’en dire du mal en sortant. Je suis sûr que cette histoire ne tiendra pas la route. Je ne sais pas encore en quoi, mais je ne suis jamais déçu. Des fois les personnages agissent à l’opposé de leur caractère, comme s’ils suivaient un script aberrant… Sinon on a des coïncidences totalement insensées et qui arrangent bien le scénariste – cette feignasse… Il s’illustre aussi dans sa paresse en ne se documentant pas et en alignant les clichés. Là, sur un film de gangster avec des vampires, et en prime un triangle amoureux…
— Dis, le coupa Cèdre, tu as lu des articles sur le film ? C’est pas possible sinon…
— Je plaide coupable, sourit Lucas. J’y serais peut-être allé rien que pour Lisbeth Reynolds. Cette fille a une classe folle, un regard magnétique, tout ! Je signe, même si c’est pour la voir en vampirette. Franchement, je ne sais pas ce que le scénariste a prévu, mais si j’étais le héros, je sais qui je choisirais entre Lisbeth et cette pauvre Maureen Lee. Je dis la « pauvre », pas parce qu’elle joue mal dans l’absolu, mais elle ne tient pas la comparaison. En plus, elle a le rôle de la belle héritière, vaguement rebelle qui essaie de sauver Yul Colman. Je la vois déjà avoir des tirades bien moralisatrices : « Oh non, abandonne ta brigade, ta vie, ton passé ! Tout ça c’était mal ! Mais grâce au pouvoir rédempteur de l’amour, tu peux être libre de vivre heureux avec moi ! ». Tu imagines qu’un gars comme Yul – enfin, son personnage, on se comprend… Donc qu’un gars comme Yul considère ça sérieusement ?
— Tu connais déjà le caractère du personnage de Yul ? ironisa Cèdre.
— À mon avis, plaisanta Lucas, ils ont pris Alvise comme modèle.
— Sûrement ! C’est exactement ça ! » approuva gaiement Tobias.
Alvise avait commencé à préparer son repas, en n’écoutant que d’une oreille le bavardage. Il leva un sourcil et considéra les trois jeunes de son équipe. À quel moment s’était-il retrouvé impliqué dans des spéculations fumeuses portant sur un film fantastique à gros budget ?
Pour écouter un portrait en musique d’Eufemia Spinelli🎵 . Capitaine de la brigade éponyme, elle dirige son organisation et ses affaires (certaines sont légales) depuis le « Castel », surnom de la demeure familiale.
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Des jets de dés
La volonté de rendre les personnages « libres » a été de chercher comment ne pas imposer le cours de tous les événements en fonction de mes premières idées. Il s’agissait en quelque sorte d’écrire avec pour contrainte d’intégrer une certaine dimension de chaos et d’imprévu pour me forcer à ne pas suivre (trop, trop souvent) mes biais d’écriture.
Sexe et âge au hasard
On rencontre dans In-Existence des femmes âgées propriétaires de garage, ou des hommes dans des situations d’aidant. On pourrait croire que c’est une intention, mais en réalité, la seule intention est de tirer aux dés de nombreuses caractéristiques. A moins d’avoir une idée très claire sur un personnage (ce qui n’est pas si fréquent que cela avant sa première apparition), j’ai tendance à sortir mes dés. Pour un figurant ou un personnage de second plan, je prends généralement un dé à 6 faces :
- 1 : jeune homme
- 2 : jeune femme (la jeunesse est évaluée par rapport au contexte)
- 3 : homme d’âge « moyen ». La normalité et la moyenne est aussi une affaire de contexte
- 4 : femme d’âge « moyen »
- 5 : homme âgé
- 6 : femme âgée
Outre cette détermination très basique, j’ai d’autres tables pour affiner et réfléchir.
Personnalité, secrets, ambitions
Au cours des années passées, j’ai lentement accumulé et informé de grandes tables aléatoires avec des thématiques relatives à la personnalité, aux secrets, aux dynamiques qui motivent le personnage. Elles m’ont servi pour des « PNJ » (Personnages Non Joueurs en jeu de rôle), et ici aussi. Mes tables sont plutôt orientée évocation et dimensions plus que simples mots-clef. C’est un peu le même exercice qu’écrire une histoire avec une sélection de mots qu’on n’associe pas spontanément : ça force à réfléchir pour concevoir des liens, de la consistance et de la cohérence. Comme il y a beaucoup à dire ici, le développement est à prévoir pour un article dédié si la thématique vous intéresse ! ✨
Écrire contre soi ?
Un des intérêts du jeu de rôle est l’imprévisibilité des résultats des jets de dés qui amène des issues parfois étranges, surprenantes, frustrantes ou glorieuses à une crise. Les dés obligent à penser différemment et à s’adapter à un contexte qui échappe partiellement au contrôle. C’est une chose que je recherche dans l’écriture.
Ne pas s’arrêter à la première idée
Je m’arrête rarement à la première idée que j’ai. Pour la détermination de la cause de l’incendie (soir du JOUR 1), j’ai passé beaucoup de temps à lister toutes les options, des plus simples aux plus complexes, que je parvenais à imaginer. J’ai cherché pour elles ce qu’elles impliquaient : personnages supplémentaires, type d’indices, événements à venir, etc. Ce n’est qu’au terme de cette interminable délibération que j’ai pris une décision qui s’est avérée d’importance majeure pour toute la structure de l’histoire.
Se méfier de la facilité
Quand quelque chose me paraît « trop simple », « trop évident », « trop prévisible »… et surtout « trop facile » pour moi, j’ai tendance à m’en méfier et passer en mode « est-ce vraiment la seule résolution possible ? ». A une époque je lisais beaucoup de romans policiers, et j’ai arrêté quand je me suis rendue compte que je voyais les schémas narratifs, que je reconnaissais l’assassin à sa première apparition, simplement à la manière dont il été décrit. Je précise : c’est plus facile avec certains auteurs ! Quoi qu’il en soit, et sans prétention de don de divination avec tous les livres (loin s’en faut !), cela m’a amenée à beaucoup de questionnement sur les traits, les tendances, les plis, les biais d’écriture.
Utiliser les dés !
Comment déterminer si l’un voit que l’autre ment ? Comment choisir qui gagne ? Les dés sont utiles quand il y a un conflit entre deux personnages. J’utilise le système FIM car il permet (1) de rapidement caractériser des compétences ; (2) la lecture des résultats est simple. C’est une mécanique tactiques moins fine que la 5e édition, mais dans une optique narrative, il y a une granularité suffisante (prise en compte de la fatigue, de talents, de la compétence).
Un exemple tiré de « La toile de la malédiction – Jour 1 – chapitre 16)
Dans l’exemple en photo, j’étais très embêtée. Mel devait survivre, car le chapitre rédigé était une insertion de chapitre. Je savais qu’elle devait être en vie au moins peu après ! Mais comment diable se sortirait-elle du guêpier dans lequel elle et moi nous étions fourrées ?
Sur cette vue de mon carnet, les pastilles jaunes signalent une action pas franchement efficace (jet !) et une verte est un succès. J’ai déterminé toutes sortes de facteurs au sort, incluant l’attitude des témoins de la scène. J’ai modulé selon la chance, l’intensité des succès…
Au final, la scène est encore un peu différente sur parcours où Mel semblait avoir les meilleures chances de succès. J’avais les actions de Michelle, mais en rédigeant, j’avais Mel dans un coin de ma tête qui me disait « non, je fais plutôt ça« , et moi j’étais en mode « c’est pas vrai ! tu changes encore d’avis ? » … et elle « j’essaie de sauver ma peau, bordel !« .

Plus à dire ?
Beaucoup de thématiques sont à la croisée avec d’autres. La création assistée par un facteur aléatoire est importante : beaucoup de personnages n’étaient pas prévus (tous les enfants d’Eufemia, mais aussi Vanik, ou Victor !). L’importance des réseaux d’interaction des personnages jouent beaucoup, et m’a amenée à jeter des idées à la poubelle, en trouver d’autres que je n’aurais pas trouvé sans cette contrainte qui est par ailleurs lourde. Et au final, cette question de la liberté des personnages, dans une histoire traitant de destin imposée est thématique.

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