Choix et dilemmes : leur lien avec le sens du récit

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Beaucoup de conseils que j’ai examiné dans des vidéos sur l’écriture d’origine états-uniennes mettaient l’accent sur le conflit et le dilemme. Pour une bonne histoire, il faudrait des choix impossibles et déchirants.

L’idée n’est pas totalement dénuée de fondement : une histoire dépourvue de choix et d’émotions manque d’intérêt. Les recommandations toutefois m’ont paru excessives, et même, à un certain niveau, contre-productive.

Cet article vise à comprendre ce qui me pose problème, et réfléchir à des alternatives tout en gardant les aspects utiles (on veut tout de même de l’émotion et des choix marquants). En y travaillant, j’ai pris conscience que le fond du problème pour moi est la question du sens de l’histoire.

Je mène des investigations sur l’écriture, son écosystème, les ressources, les usages, la culture… Il s’agit pour moi de mieux comprendre comment se place mon projet sur ce marché et comment l’améliorer. J’espère que ces enquêtes seront aussi utiles pour d’autres !

📝 Les pages autour d’In-Existence

📝Journal d’écriture

■ Je débarque, c’est quoi In-Existence ?

📍Présentation d’In-Existence pour ceux qui découvrent !

Une crise d’origine surnaturelle bouleverse la ville de Demigo, catalyse des conflits en germe et entraine des révélations majeures portant sur l’essence même de la réalité.

Les événements sont narrés au sein de séries autonomes, chacune s’intéressant à un aspect du problème et à sa résolution, avec un ton et une orientation de genre spécifique. C’est un peu comme si on découvrait une période charnière à Gotham City, en s’intéressant à quatre groupes : (A) le Joker et la pègre sur fond de malédiction et de guerre de gang ; (B) Bruce Wayne pris dans une quête occulte et confronté à son dégoût du monde ; (C) des adolescents pris au milieu des conflits de gangs et découvrant des secrets mystiques préhistorique de la ville ; (D) des journalistes et des « arrangeurs » cherchant pour les uns à révéler des scandales, et pour les autres à les enterrer.

  • Série A – La toile de la malédiction : La Voyageuse parvient à quitter les Enfers avec l’aide d’un invocateur avide de vengeance, devenant une malédiction incarnée, mais elle refuse de tuer ses victime et cherche une solution pour se libérer.
  • Série B – L’emprise de l’ogre : Richesse et pouvoir ne comblent pas le vide existentiel de Maxim Arakel Lastôr qui s’engage dans une quête pour lever le Voile sur les secrets de la réalité et de son passé.
  • Série C – Le puits des âmes : Minette se passionne pour l’occultisme, tandis qu’Idra se débat au milieu des conflits de gangs ; ils auront besoin l’un de l’autre pour se tirer d’un entrelacs de crimes et de magie noire.
  • Série D – Le point de rupture : Jul a décidé d’enterrer son passé de fugueuse et de déterrer des secrets embarrassants, avec un talent particulier pour flairer d’improbables sources d’informations (et de complications).

■ Les dilemmes et les choix dans In-Existence

J’étais très sensible à la question de la tragédie et des dilemmes dans mes recherches, car ce sont des aspects importants dans In-Existence. L’intrigue s’articule autour d’une malédiction (une fatalité initiée par un individu) : comment rester (ou devenir) libre quand les événements sont dirigés et que même l’esprit des personnes impliquées est influencé ?

J’ai grandi en étant très influencée par la mythologie grecque, ses tragédies et leurs réécritures (Œdipe, Antigone, Electre…). Je ressentais un profond sentiment d’horreur à leur propos, en même temps qu’un problème à résoudre. J’avais été également marquée par les tragédies du théâtres classiques français (inspiré lui-même de l’Antiquité) et les créations de Shakespeare. J’ai une relation de fascination-répulsion avec la tragédie. C’est un genre qui m’inspire un profond sentiment de révolte, associée à un urgent besoin de trouver la solution pour sortir de là, pour y mettre fin. Ce questionnement est une des racines du projet In-Existence.

Avec cet arrière-plan, on comprendra aisément que les notions de « choix » me fait réagir, au-delà de la « scène » de ce choix. Je suis également très influencée par des lectures « hors fiction », que je vous signale dans les références en début d’article.

🔷L’incitation à créer des choix (impossibles ?)

Beaucoup de conseils sur YouTube encouragent ardemment à imposer des dilemmes déchirants et des choix impossibles aux personnages. Ils visent à rendre l’histoire plus prenantes, sur le plan émotionnel en particulier, mais posent plusieurs problèmes sérieux que je trouve négligés.

■ Analyses de Stéphane Arnier

J’ai aussi quelques liens vers le blog de Stéphane Arnier, qui s’intéresse à ces questions et propose des solutions. Son éclairage est intéressant et bien développé. Cela vaut vraiment la peine de le consulter ! Au passage, ce romancier est rôliste et propose un test pour reconnaitre les auteurs rôliste ! (J’espère ne pas avoir certains des défauts pointés !)

■ Quelques vidéos sur les choix

Je place ici les vidéos que j’ai retrouvées, donc celles récentes dans mon historique de visionnage au moment d’écrire l’article, et qui ont contribué à m’inciter à chercher ce qui me dérangeait. Elles n’auraient pas été déterminantes si je n’avais pas eu l’impression, en arrivant là, d’avoir déjà entendu ces recommandations, et vu des discussions sur Instagram allant également dans ce sens.

■ Bibliographie complémentaire

Si j’ai autant de problèmes avec la notion de choix (surtout dans l’urgence), c’est aussi à cause de mes lectures en psychologie sociale et en économie expérimentale. Je ne mets ici que quelques uns des livres de mon rayon. Ce que j’en retiens : on se trompe souvent en croyant prendre une décision et quant à ce qu’elle révèle de soi. Tout particulièrement quand on choisit vite ou dans certains contextes.

🔷Quel est mon problème avec le dilemme ?

Quand je prends conscience qu’une idée me dérange, je commence à écrire, et développer ma pensée. Au bout d’un moment, des axes émergent, je range mes idées, je leur donne des titres, je les rassemble et je les ordonne. Ce qui suit illustre cette méthode de travail et constitue une synthèse de mon problème, et les réponses qui me paraissent adaptées dans le cadre de mon écriture.

■La question du sens de la souffrance

Un résumé de ce que j’ai retenu des conseils sur les dilemmes

Les conseils sur l’importance du choix sont répétitifs au moins de pouvoir se résumer à quelques points :

La souffrance du héros contraint de trancher un dilemme est valorisée. Le lectorat est réputé plus satisfait grâce à une expérience émotionnelle censément plus profonde et plus authentique.

Une décision dans l’urgence n’est pas un révélateur fiable de la personnalité.

Pour parler avec le jargon de Daniel Kahneman, une décision prise dans l’urgence dépend de l’heuristique intuitive, c’est-à-dire d’un mode de pensée rapide, automatique, et fréquemment erroné. Dès que le problème est complexe, une décision intuitive n’est pas meilleure qu’un choix aléatoire. Par conséquent, considérer qu’on apprend quelque chose de la vérité du personnage (ou de qui que ce soit) dans l’urgence relève du mythe d’une « authenticité » à chercher dans les « tripes ». C’est une croyance problématique, qui est également présente dans la valorisation de la figure de dirigeants autoritaires providentiels et charismatiques.

Ce qui compte, pour comprendre un personnage, ce n’est pas la décision prise dans l’urgence, mais la décision prise en conscience.

■Tout le monde peut être brisé

Une errance du côté du mythe de l’Übermensch ?

Les conseils d’écriture encouragent à pousser les personnages dans leurs retranchements. Des auteurs (témoignant sur Instagram) se félicitent de maltraiter leurs personnages.

Il y a une erreur à croire que « tout ce qui ne tue pas rend plus fort ». Ce mythe aboutit entre autres à la figure de la « femme violée qui grandit grâce à cette épreuve ». On inflige des traumatismes dans l’idée que si le personnage a survécu, il est forcément meilleur, plus puissant, et supérieur à ceux qui n’ont rien subi de tel.

Pour ce que je comprends, le « surhumain » (Übermensch est neutre) est plutôt une question de capacité à penser par soi-même et à ne pas être dominé par les normes sociales et les préjugés. La croissance dans la résilience n’est qu’un aspect, qui peut aider à questionner ses idées reçues. En somme, l’obsession de pousser les personnages dans leurs retranchements n’a pas de sens ici.

Des survivants artificiels

Si on s’intéresse à l’état des personnes réellement survivantes de l’horreur (camp de concentration, goulag, camps de torture, etc.), il ne ressort aucune gloire ni héroïsme. La démarche est plutôt celle d’une recherche de réparation et de retrouver sa place dans le monde.

Dès lors, la mise en scène de personnages soumis constamment au pire, pour en devenir plus « vrais », glisse au contraire dans l’artificialité (et donc corrélativement dans la perte de crédibilité… et d’authenticité !). J’en viens à me demander si la dynamique ne relève pas d’un mélange de sadisme et de darwinisme social : seuls les survivants restent à la fin et gagnent ? Et d’ailleurs, leurs souffrances leur donnent le droit d’emporter la mise, ils ont « mérité ». En réalité, aucune victime d’horreur n’est jamais récompensée en tant que telle.

Quel est le sens de l’épreuve dans le récit ?

Plutôt que de chercher absolument à pousser les personnages à bout, l’important est de poser une problématique et d’y répondre. Si la problématique est « comment rester humain dans un camp de concentration ? » on retrouve des récits de survivants de la Shoah, et la souffrance a du sens par rapport à qu’on veut raconter. Mais hormis ce cas de récit extrême, il n’y a pas de raison de s’acharner sur les personnage au-delà de la question qui constitue le cœur du récit.

Le sens de l’histoire détermine les épreuves appropriées. Des souffrances gratuites, dépourvues de sens, ressemblent à une surenchère d’effets spéciaux (émotionnels) visant à distraire pour ne pas voir le manque de profondeur du récit.

Les émotions dépendent d’une adaptation à l’environnement

Le partage social des émotion de Bernard Rimé propose un modèle fécond sur les émotions. Elles se manifestent quand il y a inadéquation entre la représentation du monde et le vécu de ce monde. Très brièvement :

À partir de ce schéma, on voit que si un personnage exprime une émotion, c’est au moins en partie du fait de sa difficulté à avoir des attentes en adéquation avec leur réalité (peu importe la raison). Les émotions dépendent de la relation d’un personnage à son monde : l’accepte-t-il ou pas ? Comment change-t-il le monde ou sa perception de celui-ci pour réussir à y vivre ? Ou bien trouve-t-il un chemin mêlant à la fois action et changement de sa représentation ?

L’émotion n’est qu’un signe d’un mécanisme plus profond et plus fondamental, mais également plus abstrait. Le but n’est pas l’émotion, mais le sens qu’elle exprime. Les histoires sont importantes, car elles aident à trouver des réponses sur la manière dont nous pouvons vivre au monde.

L’idée du prix du bien

La mise en scène des choix, et surtout du prix à « faire le bien », m’évoque un martyr du Christ : il faut la souffrance de la passion et la mort pour sauver le monde. Comme les conseils en écriture proviennent beaucoup des USA, des schémas chrétiens ne sont pas étonnants.

Toutefois, à montrer la valeur morale par tout ce qui est perdu (son statut, sa richesse, sa santé, sa vie) dans le martyr, il y a un message contre-productif : « bien agir est réservé à une élite morale qui perd tout dans la vie matérielle », « l’égoïsme est à la fois rentable et facile ». Avec un tel raisonnement (couplé à un peu de théorie de l’évolution), on aboutit vite à : « soyez égoïstes et avides, les gentils sont voués à l’extinction ». C’est paradoxal, car les porteurs du message célèbrent au contraire les héros qui souffrent en faisant le bien. Il y a une intention, mais le contenu du message parait à l’opposé du but visé.

Si on veut qu’un message moral soit adopté, il faut être cohérent en associant le choix final soutenu à une satisfaction supérieure. Il faut au minimum des compensations crédibles. Par exemple, le personnage est peut-être plus pauvre, mais plus heureux (détails à fournir).

■Des choix in vitro et artificiels

La fleur ou la pierre

Parmi les mythes sur l’origine de la mort, il en est un qui demande aux humains de choisir leur destin entre une fleur et une pierre. Il en existe plusieurs versions, mais toutes sont du genre « face je gagne, pile tu perds ». Si on choisit la pierre, elle coule dans le fleuve (mort) tandis que la fleur flotte (vie) ; si on choisit la fleur, elle flétrit (mort) tandis que la pierre demeure éternelle (vie). C’est un choix de dupe, et les dilemmes de fiction y ressemblent beaucoup.

Un choix de laboratoire

En philosophie politique et en psychologie sociale, on impose volontiers des dilemmes censément révélateurs, avec des dilemmes théoriques : « tueriez-vous une personne pour en sauver cinq ? ».

En version romanesque, on a l’horreur du Choix de Sophie : une mère sommée de choisir quel enfant mourra dans un camp de concentration sinon les deux seront tués (elle choisit, mais c’est inutile, car les deux meurent).

Les dilemmes dans les fictions, et plus encore, les conseils d’écriture, me font penser à ces deux cas. On incite à forcer des choix dans l’espoir de susciter l’émotion de la tragédie et un diagnostic psychologique. Ces choix sont des situations imposées, qui surgissent de nulle part, et surtout, sans toujours un lien logique et consistant avec les choix précédents du personnage.

Les histoires tirent leur force d’une adaptation au contexte (imposé et influencé) par l’intermédiaire de choix (intuitifs et incomplets, ou issu d’analyse en profondeur), dans une dynamique complexe (boucle de rétroaction). Se focaliser sur des dilemmes, sans se questionner sur le tableau d’ensemble, revient à créer des successions de scènes, sans lien organique global, et donc perdre du sens.

■L’association douteuse du concept de mauvais choix à la tragédie

L’individu victime des dieux et de la société

Le fait de prendre de mauvaises décisions est décrit comme un ressort de la tragédie. Je suis extrêmement étonnée de cette analyse. Une tragédie est initialement une fatalité à laquelle il est impossible d’échapper, et pas tellement une question de bon ou de mauvais choix.

L’individu victime de lui-même

Il est vrai néanmoins que certaines tragédie, comme Othello, dépendent avant tout du caractère du personnage principal. Ici, le tempérament devient une forme de fatalité aussi écrasante que les règles de la société ou les dieux. Si on veut associer « mauvais choix » et « tragédie », ce n’est possible que dans ce type-là de tragédie, mais ce qui pouvait passer pour une innovation au 16e siècle (des tragédies à une échelle humaine), est-il totalement satisfaisant aujourd’hui ? Et si oui, de quelle manière ? Car Othello est tragique par son incapacité à faire un autre choix que la destruction de sa propre vie.

La tragédie comme conscience de l’absence de choix

En fin de compte, la tragédie est avant tout une absence de choix, une impasse et une fatalité, qui s’imposent à un individu conscient de l’horreur de la situation. Le héros tragique rêve d’échapper à son sort, tout en étant broyé par lui, consciemment.

🐭 En conclusion ?

Au fil des derniers mois, en essayant de comprendre pourquoi je ressentais de l’ennui par rapport à beaucoup d’œuvres (romans, séries, et même jeu de rôle), j’ai vu émerger la problématique du sens. Elle point également quand je m’attache à comprendre le sentiment d’horreur que me suscitent des fictions qui ne sont pas nécessairement du registre de l’horreur justement.

Pour aboutir à ces constats, j’ai pu voir l’importance dans mon cheminement, du passage par l’appropriation. Cela consiste dans mon cas à me demander dans quel cadre « FIM » je pourrais placer les éléments qui me font réagir et sont en ce sens féconds (même avec une émotion négative). J’ai beaucoup alimenté d’enfers. A partir de là, j’ai poursuivi ma réflexion et pu passer du ressenti flou à un début d’explicitation.

🦕 Pour une visite des enfers (certains ont de gros fichiers joints en téléchargement et sont donc réservés aux abonnés)

Le constat s’impose désormais pour moi : le problème du sens est devenu central. Certains des brouillons d’articles en relèvent d’ailleurs. Forte de ce constat, j’inaugure une nouvelle étiquette qui porte sur le « sens » en écriture. Vous retrouverez donc dans les semaines et mois qui viennent de nouveaux articles en lien avec cette recherche.

A suivre ! ✨

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