Ce nouvel article du vendredi passe par le journal d’écriture d’In-Existence et élargit les thématiques de l’exercice à celui de la conception de textes.
Journal d’écriture (03 mai 2024)
J’ai travaillé à une grande refonte de la page In-Existence sur ce site. J’espère parvenir à terme à une synthèse efficace qui donne envie de lire, tout en m’aidant à clarifier ma pensée sur ce projet.
Je suis sur le Livre 3, et plus particulièrement sur le chantier complexe du commencement de ce volume. Suite aux restructurations, il devenait nécessaire d’ajouter des chapitres de présentation au début.
- Cela implique de trouver le bon équilibre entre : informations, suspense, dynamique, fluidité.
- Par ailleurs le ton et l’ambiance sont un peu différents de ceux des Livres 1 et 2, car les protagonistes ne sont pas les mêmes.
- En conséquence, impossible de me raccrocher au charisme d’Alekto ou d’Alvise Spinelli pour porter le récit ! Il n’y a plus qu’à espérer que les développements de Vanik Memini et Lilyan Meirse seront assez forts !
En substance, je suis à la fois heureuse de démarrer ce chantier, et en même temps pas totalement sereine, consciente du risque d’avoir à reprendre plusieurs fois certains passages jusqu’à ce qu’ils soient pleinement satisfaisants.
Au rythme actuel, j’ai l’impression que je pourrais passer le cap des JOUR 1 + JOUR 2 d’ici la fin de semaine prochaine si je ne rencontre pas de difficulté majeure en cours de route.
Écrire des romans ?
Sur le Discord FIM, j’ai demandé aux abonnés présents quels types d’articles pourraient les intéresser. J’ai noté soigneusement les retours pour pouvoir y répondre petit à petit. D’ailleurs, si vous souhaitez préciser vos intérêts, il n’y a pas de date limite !
Toujours est-il que l’un des retours portait sur les conseils d’écriture de roman. N’étant pas une autrice publiée sur ce terrain, je me garderai bien de croire que j’ai des leçons à donner ! Je peux toutefois préciser certains aspects méthodologiques et espérer qu’ils seront utiles, possiblement au-delà de la seule question des romans !
💗 Une question d’amour
In-Existence n’est pas une histoire d’amour, d’ailleurs les couples évoqués sont plutôt dysfonctionnels ou défunts ou inexistants. En revanche, l’amitié est bien plus présente. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas de l’amour des personnages dont il est question, mais d’aimer l’écriture, et le fait d’écrire cette histoire-là en particulier.
J’ai toujours quelques scrupules à écrire ce que j’aime (et même écouter publiquement la musique que j’aime), avec le vague sentiment de ne pas être légitime dans mes goûts. Ce qui est important ici, c’est précisément le fait que je me sois « offert » d’écrire quelque chose qui m’amuse, et me fasse plaisir, en me libérant de toute considération de « est-ce un travail sérieux ? » ou « est-ce une œuvre de qualité ? ». Je voulais des gangsters en costume sur mesure, et bien voilà ! Et puis une nuisette en soie bizarre ? hop ! Une fille de cheffe de gang ? Tadam ! J’étais un peu en mode « zut, et si je me faisais plaisir pour une fois ? » et c’est libérateur. Je ne savais pas où j’allais, j’ai un peu tout balancer, au hasard.
Donc cette histoire d’amour, c’est plus une question de : quitte à passer toutes ses soirées sur un roman qui ne sera peut-être jamais lu, jamais apprécié, jamais publié, il y a plutôt intérêt à ce que son premier public soit content !
Et ce qui vaut pour moi, vaut probablement pour toute personne qui a envie d’écrire. Il y a tant d’incertitude que travailler dans le seul but de la reconnaissance est vain.
🔍Mais quand même penser au lecteur
Se faire plaisir, c’est bien. C’est indispensable pour avoir un élan sur un projet incertain. En revanche, si on nourrit vaguement le projet de pouvoir peut-être, éventuellement, possiblement, être lus par d’autres, alors il faut être prêts à de grosses reprises.
Règle d’or :
- Il faut toujours tenir compte d’un retour de fond de relecteur
- Mais on a la liberté de choisir la solution pour résoudre le problème soulevé
Les retours de fond concernent la cohérence, la clarté, le rythme, la consistance… Tout ce qui fait la structure du récit. Et les retours problématiques peuvent être : « je me sens mal en lisant…« , « je ne comprends pas« , « je croyais que, mais…« , etc.
Supposons que le retour porte sur une sensation de malaise : est-ce que le livre vise une sensation viscérale de gêne ou pas ? Si c’est le but, c’est réussi ; sinon, il faut se poser sérieusement des questions. On peut s’interroger aussi sur le type de lectorat qu’on vise : avoir le malaise comme objectif, pourquoi pas, mais dans ce cas, a priori, on ne s’adresse pas à des adolescents de 13 ans.
Ce que je veux dire par « prendre en compte les retours de fond », c’est ne pas les balayer d’un revers de la main, en disant « non mais il ou elle ne m’a pas compris ». Peut-être, mais si on demande à quelqu’un son avis, c’est qu’il est déjà une partie du lectorat cible. Donc son avis compte, et il faut être prêt à reprendre le texte.
La reprise de texte est parfois décourageante, longue, fastidieuse. Ce n’est heureusement pas toujours le cas, et je suis un peu plus en paix avec cet exercice désormais. Il n’en demeure pas moins que ça prend du temps et de l’énergie. Il me semble toutefois que c’est une question de respect que de s’en charger, et d’affiner et nettoyer le texte autant que possible. Je le dis d’autant plus sereinement que j’ai fait le travail de coordination et de reprise de texte avec des manuscrits qui m’étaient parfois laissés un peu à l’arrache, et j’avais un peu l’impression qu’on me laissait le « sale boulot », peut-être sur le mode « elle est responsable, qu’elle assume » ? J’ai fait de mon mieux, mais avec le recul, je ne trouve pas cette situation satisfaisante, ni pour l’auteur qui peut se sentir dépossédé, ni pour la personne en charge de la reprise de manuscrit qui fait parfois un travail solitaire dans l’urgence, et avec une considération fluctuante.
S’il est imparfait, un logiciel de type Antidote a au moins le mérite d’attirer l’attention sur certains aspects : phrases longues, adverbiales, répétitions. Cela vaut la peine, me semble-t-il, de se confronter à ses propres tics d’écritures.
Afin de ne pas me décourager sur les reprises, je garde mes créneaux d’écriture préférés (soir) pour l’écriture de nouveaux chapitres, ou des reprises qui me font plaisir. J’affronte les coquilles (et mon croquemitaine : les répétitions excessives) durant la journée, pendant une heure, ici et là.
🧭 Avec ou sans plan ?
Il paraît qu’il existe des gens qui savent ce qu’ils écriront avant de commencer, qui planifient tout… J’en suis incapable. Je ne sais pas ce que mes personnages font tant qu’ils ne l’ont pas fait ! (ou peu s’en faut).
Cependant, je travaille beaucoup avec des carnets pour m’y retrouver :
- Toutes les double-pages sont numérotées
- Dans le sens de lecture européen, je consacre une page pour 1 chapitre, avec en marge des indications sur l’heure, le personnage, le titre pressenti. Je note ce que j’ai à l’esprit. Parfois c’est très bref, parfois ça part avec des flèches, du coloriage, deux couleurs d’encre, et puis une troisième, et encore du coloriage et des cadres et des flèches…
- Je coloris un angle en vert quand j’ai écrit les chapitres de la double-page (youpiiii ! champagne !)
- Dans le sens de lecture « japonais », je travaille sur double page thématiques pour toutes les questions moins nettes : rappel de ce que je ne dois pas oublier, les questions que je me pose, etc. Et là aussi, ça commence avec de l’écriture soignée à petite capitales noires, et ça peut finir avec des couloirs dans chaque coin !
Donc, pas de plan global, mais du travail de structuration au fur et à mesure, avec deux fois déjà « je reprends tous mes textes au chapitre 1 du jour 1 ! ». Ce sont des phases mi-grisantes, mi-désespérantes. Tout reprendre, modifier l’ordre des données, insérer, découper… ça demande beaucoup d’énergie. La dernière fois, ça m’a pris bien trois jours plein pour avoir un début de plan, et je n’étais pas sûre de moi. Il est très désagréable de se demander si on va jeter des jours, des semaines de travail à la poubelle, sans être sûr que c’est la meilleure chose à faire, ou la moins mauvaise.
Ces restructurations lourdes, je les ai toujours entamée dans un sentiment préalable d’émoussement, de perte d’entrain, de plaisir, avec l’impression vague que mon travail était de qualité déclinante (le cauchemar !). Donc plutôt que de couler dans un néant de routine obstinée, paf, le hachoir ! On remet tout à plat et on réfléchit sérieusement à comment retrouver la flamme. Passé le fond du trou, on commence à remonter et retrouver espoir… et puis à nouveau de la joie, et là, on tient le bon bout !
En définitive, ma boussole reste mon sentiment de satisfaction. Si je me relis en souriant, je suis contente et je continue.
✒️ Parler de son travail
C’est un aspect qui est délicat pour moi. J’ai beaucoup de mal à faire une synthèse de ma pensée, et sitôt que je commence, elle menace de s’étaler en digressions et développements ! La concision est un exercice ardu, tout comme l’explicitation des intentions. C’est d’autant plus vrai quand on n’est même pas sûr de ce qu’on veut !
Dans le cas des romans, un de ces exercices prise de tête est la « note d’intention », dont j’ai découvert récemment l’existence. J’ai tenté le texte ci-après sur la base de cet article (en lien)… mais un autre me dit de parler aussi des personnages, et d’être concise ! … OK… hum… il y a du défi en perspective ! Quant à cet autre article, il nourrit l’espoir d’un paragraphe d’intention parlant des rebondissements et de tout, en une dizaine de lignes. Ce sera pour un autre jour !
Même si j’en plaisante, parvenir à mettre des mots sur le projet est essentiel, et ça peut nécessiter plusieurs essais laborieux. La bonne nouvelle, c’est que plus on tâtonne à essayer d’expliquer, plus on a de chance de se comprendre soi-même et prendre conscience d’une dimension qui n’était pas évidente dans le texte. C’est le cas dans le passage que vous pouvez lire plus bas : la question des illusions et du destin est finalement centrale dans In-Existence, et la métaphore de l’histoire imaginaire est beaucoup employée. Or on peut aussi aborder l’imaginaire comme un moyen de libération, et pas uniquement comme une aliénation, ce qu’on pourrait croire en lisant les personnages dans In-Existence lorsqu’ils débattent de « comment se libérer de la malédiction ? » .
Se forcer à parler de son travail d’écriture, avec des éléments concrets à soumettre, c’est aussi une façon de se « fouetter » pour ne pas arrêter. Parce que même si on aime ce qu’on fait, on fatigue parfois et on doute, et il faut poursuivre alors qu’on a l’impression que plus rien ne sera jamais « bon ».
🎵 Musique dédiée
Je travaille avec des playlists conçues sur mesure pour chaque aspect, et je ne les écoute qu’en écrivant. Le résultat ? Un conditionnement pavlovien : ça facilite la concentration. C’est dit de manière très courte, mais c’est déterminant pour moi. Cela fait partie de la mise en place d’une routine d’écriture :
- tous les soirs à la même heure,
- ma tisane (option carré de chocolat)
- tout couper, une playlist spécialisée au choix selon le type de chapitre
En ayant des habitudes, il est bien plus facile de se mettre au travail et d’être directement dans l’ambiance. Vous pouvez trouvez des liens vers certaines playlists ici.
J’ajouterai que la musique m’aura beaucoup aidée au début du projet. A l’époque, j’étais dans une situation qui paraissait aussi inextricable que délétère, franchement désespérée et désespérante. D’un coup, j’ai arrêté totalement d’écouter les albums qui occupaient mes journées. Mes playlists ont radicalement changé, et j’ai commencé à être capable de travailler avec des types de musique sur lesquels j’étais incapable de me concentrer auparavant. C’est une véritable rupture dans mon « vécu créatif », et de ce point de vue, je pense pouvoir dire que ces sonorités « nouvelles » ont été déterminantes dans l’ambiance d’In-Existence.
🎨 De jolis carnets
On peut se dire que c’est futile, mais ça fait partie des choses qui m’aident : des carnets de note strictement tenus. Pour la minute publicitaire, ce sont des paperblanks. Et je pousse le fétichisme de l’écriture jusqu’à avoir plusieurs stylo plumes, des cartouches d’encre rechargeables, et une grande quantité de crayons de couleurs.
Il ne s’agit pas de prétendre qu’en utilisant une marque en particulier, hop, tout vient magiquement ! Non, c’est plutôt un éloge de « quand on prend plaisir à gribouiller en réfléchissant, et qu’on est content de se relire, tout est plus facile » parce qu’on est concentré, qu’on revient davantage sur ses notes, etc. Donc en substance, il faut déterminer ce qui nous plait pour avoir de petites récompenses (coloriage !) tout au long du chantier, et ainsi s’encourager à tenir la distance.




Note d’intention sur In-Existence – V1 !
Pourquoi ce projet ?
« In-Existence » est un projet personnel, dans lequel j’ai plongé fin 2022 et qui m’occupe depuis au moins pratiquement tous les soirs. C’était un besoin vital, une respiration indispensable dans une période qui avait tout d’une impasse désastreuse. Ce qui a commencé comme une intrigue sans vraiment de but clair s’est structuré au fil du temps et des grandes phases de reprises du texte, chacune étant le préalable à de nouveaux développements. Très tôt, le titre s’est imposé, et comme souvent, il est pour moi la « clef » qui donne accès au texte. « In-Existence » est un jeu de mot sur le préfixe « in-« , à la fois intériorité et privation.
Il y a toujours de nombreuses raisons d’écrire. Le besoin de s’exprimer en fait partie, mais il y a aussi le désir de « lire ». J’écris les livres que je voudrais lire, mais que je n’ai pas trouvé. Il y a beaucoup de publications, peut-être n’ai-je pas su chercher correctement. Ou peut-être la combinaison ici engagée de genres n’est-elle pas évidente à dénicher ?
Aujourd’hui, c’est le premier ensemble de texte pour lequel j’éprouve du plaisir à relire et reprendre patiemment, en dépit de son ampleur (on parle en millions de signes). Si je poursuis ce chantier indéniablement massif, c’est parce qu’il est une grande source de joie pour moi, et j’espère ardemment qu’il apporte un peu de cette lumière aussi au lecteur. Ce n’est pas un vœu creux : j’écris avec le désir profond que celui ou celle qui reçoit le texte se sente mieux après l’avoir lu qu’avant. Mais à mon sens, cela ne signifie pas qu’il faille évacuer les questions douloureuses. Il s’agit plutôt de réfléchir à la manière de les aborder, afin que le récit donne idéalement de l’espoir, de l’inspiration et de la force pour affronter les défis qui se présenteront toujours.
L’importance de l’imaginaire pour le libre-arbitre
L’ensemble est nourri d’expériences personnels, et il est l’aboutissement sur le plan de la conception d’univers, d’un quart de siècle de lectures et de notes systématiques. In-Existence hérite directement de tout ce travail préalable sur « FIM » (Fortuna Imperatrix Mundi) : mythologie comparée, histoire des sciences, sociologie, art, criminologie, et bien d’autres domaines encore. Tout ce que j’ai pu apprendre, noter, entendre et méditer semble pouvoir y trouver sa place. Travailler à la complexité d’un cadre imaginaire implique d’accepter que le lectorat ne percevra peut-être que 10% du travail en amont, ou encore moins. Mais j’ai l’impression que la richesse de l’ensemble contribue à sa puissance évocatrice, à la sensation de vie, et favorise au final l’immersion.
La société du Regenland, où se déroule l’intrigue, fait écho aux débats de notre époque sur l’écologie, la démocratie, l’égalité des sexes, ou la criminalité. En utilisant un cadre fictif, je m’autorise des expériences de la pensée. L’imaginaire rend le réel plus léger, mais également plus maîtrisable. Les concepts peuvent être manipulés sans conséquence dommageable, et avec le bénéfice de faire un pas mental de côté, de se laisser le loisir d’imaginer d’autres solutions possibles, et ce faisant, d’être plus libres une fois de retour dans la réalité. Que les lecteurs aient envie d’adopter le même mode de vie qu’au Regenland, ou qu’en réaction, ils imaginent d’autres configurations, ce voyage par l’esprit aura pu être favorable s’il s’avère stimulant.
Choisir et agir
Le but de cette écriture n’est pas de mettre la focale sur l’univers, mais sur les personnages, et leur intériorité. Ils sont confrontés à des événements étranges, qui remettent en question tout ce qui est « normal » ou évident, et ils doivent s’adapter rapidement. C’est aussi, pour beaucoup, l’occasion de s’interroger sur ce qu’ils veulent vraiment, et la manière dont ils comptent agir.
Dans les situations les plus extrêmes, les récits de survivants m’intéressent. Comment ont-ils fait pour supporter ? Où ont-ils trouvé les ressources ? Qu’est-ce qui leur a permis de traverser l’enfer et de s’en remettre ? Cette thématique est transparente dans In-Existence, compte tenu du fait qu’un personnage sort littéralement des Enfers dès les premières lignes du chapitre 1 du livre 1.
C’est par cette importance accordée à la résilience que l’histoire ne peut pas en même temps être un récit d’horreur. Il y a bien des démons, des malédictions, des crimes… mais les protagonistes ont la volonté de s’en sortir, ils coopèrent, créent, s’adaptent. Ils remettent en question les représentations et les modèles de comportement inadaptés. En substance, ils ne sont pas dans une dynamique de désespoir, de perte de sens et d’impuissance qui est centrale dans l’horreur.


Laisser un commentaire