Les aventuriers s’infiltrent dans le donjon ; ils savent qu’ils doivent prendre garde au redoutable [placer le nom de votre convenance]. Ils sont tendus, inquiets, craignant pour leur vie à juste titre. Et soudain, alors qu’ils étaient déjà usés par de nombreux pièges, ils découvrent… que la créature est peut-être en train de dormir… mais qu’est-ce que cela implique au juste ?
Toutes les citations sont tirées de : « Autant de sommeils que d’espèces » par Denis Allemand, in Espèces n°52, juin 2024, p. 88-91.

Quelques nouvelles étonnantes sur le sommeil des animaux
Le sommeil nous est familier, avec ses rêves et la fatigue qui résulte de nuits hachées. Il parait spontanément associé à l’existence d’un cerveau. Les choses ne sont pas si simples. « Le sommeil est défini comme étant un état physiologique et comportemental particulier au cours duquel la conscience du monde extérieur diminue. Il est partagé par tous les animaux » y compris ceux qui n’ont pas de cerveau, à l’instar des méduses.
Un mécanisme ancien
L’une des surprises réside dans l’approfondissement du mystère entourant le sommeil.
Une étude sur les méduses menée en 2017 apporte des « arguments solides pour suggérer que les méduses [peuvent] dormir ». Des expériences « [laissent] supposer que les mécanismes moléculaires qui régulent le sommeil chez les méduses et les vertébrés sont similaires, et donc que cette fonction physiologique est très ancienne et relativement conservée chez les métazoaires. Alors que le sommeil est souvent associé au développement et à la maturité cérébrale, […] ce n’est pas là sa fonction primitive puisqu’il est apparu avant l’émergence d’un système nerveux centralisé. »
Les utilités associées au sommeil (par exemple mémorisation, nettoyage du cerveau) peuvent-elles être transposées à des espèces dépourvues du cerveau et comment ?
Cette question m’amène à fouiller mes notes, et je retrouve : « Les méduses, ou comment apprendre sans cerveau » in Cerveau & Psycho n°160, décembre 2023, p. 12–14. Je n’ai pas copié le dispositif testé. Dans mon souvenir, il s’agissait de faire apprendre à une méduse à tolérer ou non l’ambiguïté (sa vision est en nuance de gris) d’ombres, en les associant à la sécurité ou au danger. J’avais noté en synthèse : « L’apprentissage est indispensable à la vie : il s’agit de s’adapter à un environnement, et de garder en mémoire ses spécificités afin de survivre. La capacité d’apprentissage a pu être constatée chez une méduse (1000 neurones, pas de cerveau). La question se pose du seuil minimal à partir duquel un être vivant peut apprendre. Peut-on descendre jusqu’à l’échelle de la cellule ?«
Cette question d’une forme d’intelligence à l’échelle même de la cellule est assez proche des questionnements sur la fabrication de « xenobots » dans un précédent article. Nul doute que les prochains épisodes des recherches en sciences naturelles sur le sommeil et l’apprentissage seront intéressantes.
Xénobots et autres créatures artificielles
Cet article s’intéresse aux possibilités de conceptions de créations fictionnelles à partir des travaux en robotique évolutionniste. Il part de la traduction d’une entrevue de The New Scientist avec Josh Bongard.
Plusieurs manières de gérer le sommeil
Si les questions autour de l’origine du sommeil nous portent à des centaines de millions d’années dans le passé, les formes de sommeil ont un intérêt plus évident en création. L’article d’Espèces évoquait deux cas de sommeil s’éloignant beaucoup des standards humains.
Dormir d’un seul hémisphère cérébral
Un sommeil partiel a été identifié chez des espèces de mammifères et d’oiseau, avec une origine évolutive différente. Il s’agit de ne dormir que d’un hémisphère cérébral à la fois, avec parfois un œil ouvert, et l’autre fermé.
- La respiration est volontaire chez les mammifères marins ; c’est une adaptation à la plongée. À terre, « l’otarie à fourrure du Nord (Callorhinus ursinus) dort comme un mammifère terrestre […], elle dort avec seulement un œil fermé lorsqu’elle est dans l’eau ».
- Les oiseaux migrateurs « dorment sur de très courtes périodes pendant leur vol, alternant le repos de leurs deux hémisphères cérébraux, tout en leur permettant de surveiller visuellement leur environnement ».
Des microsiestes
Le manchot à jugulaire (Pygoscelis antarcticus) a développé une adaptation étonnante pour parvenir à surveiller ses œufs et ses petits durant la période de nidification (très bruyante, très stressante) : son « sommeil lent [est] fragmenté en des milliers de périodes de quatre secondes en moyenne ». Il atteint environ onze heures de sommeil grâce à environ 10 000 microsiestes. Ces conditions extrêmes de repos ne paraissent pas avoir d’incidence sur sa santé ou sa vigilance.
Un sommeil culturel
Ici, je me permets une digression par les rythmes de sommeil chez les humains, et en particulier l’importance de la culture. Il n’est pas nécessaire de se lancer en ethnologie pour avoir des exemples : l’histoire occidentale (Europe et Amérique du Nord dans le cas d’espèce) nous donne un cas concret.
Je tire ces données de l’ouvrage de Roger EKIRCH, La grande transformation du sommeil. Comment la révolution industrielle a bouleversé nos nuit (éditions Amsterdam, 2021 ; traduit de deux publications américaines, l’une de 2001 et l’autre de 2015).
Je résume très sommairement ce que j’en ai retenu :
- Avant l’éclairage électrique, la généralisation des montres, et le développement important des loisirs de nuit, le sommeil était essentiellement fragmenté en deux morceaux. Les gens se couchaient d’abord tôt, puis se réveillaient sur le coup de minuit à 2h00 environ. Certains rendaient visite à des voisins, il y avait des veillées, et diverses activités calmes. Dans des cas j’imagine sans doute un peu extrêmes, des mères de famille commençaient déjà la journée du lendemain en travail domestique.
- Le sommeil en un bloc serait donc une invention assez récente, apparue au cours du XIXe siècle, et s’imposant totalement au XXe siècle. Si donc vous vous réveillez systématiquement la nuit, ce n’est pas forcément un « problème », mais une sorte de survivance de l’ancien fonctionnement.

Dérives imaginaires
Imaginons un donjon plongé dans le sommeil, un dédale silencieux plein de pièges et de salles abritant des gardiens redoutables. Cependant, ces derniers dorment tous. Mais chaque espèce a son type de sommeil, ses moments de bref éveil pour faire ses besoins ou après un cauchemar. Les aventuriers doivent traverser ce dédale en évitant de faire trop de bruit et de dégâts avec le déclenchement des pièges. En cas d’échec, c’est la double peine : le piège et certaines créatures possiblement éveillées (dans les salles précédentes ou suivantes) et qui réagissent à cette cohue. Toutes les créatures n’ont pas les mêmes sens en éveil (odorat, vibration, ouïe), et ne sont pas alertées par les mêmes stimuli. Par ailleurs, il y a un facteur aléatoire : seuil de bruit (ou autre), temps pour être pleinement éveillé…
Même les vases et les shoggoths dorment !
Premier constat, si les méduses dorment, et si c’est généralisé à l’ensemble du vivant, alors … toutes les créatures ayant des neurones (ou assimilables) sont susceptibles de dormir.
Pour les aventuriers, l’enjeu pourrait alors être de savoir comment reconnaître un shoggoth qui dort, et ce qui peut le réveiller — que ce soit pour éviter de le faire, ou justement provoquer son éveil.
Dans le SRD de la 5e édition, les créatures du type « vase » (p.392 du SRD) sont immunisées à l’épuisement, ce qui suggèrerait qu’elles ne dorment jamais. Par ailleurs, elles sont également immunisées à l’état préjudiciable « charmé », ce qui les protège explicitement contre les effets du sort « sommeil » (p.202 du SRD). Les règles, en ce qui concerne les elfes (création de personnage, p.3 du SRD) introduisent une distinction entre la résistance contre les sorts impliquant l’effet préjudiciable « charmé » et l’immunité contre toute magie plongeant dans le sommeil.
En substance, réintroduire le sommeil comme point commun à tous les animaux au sens antique (vivant + capacité de se mouvoir) implique de donner des coups dans le système pour réintroduire du naturel au milieu de la magie. J’aime la magie, mais je la trouve souvent un tantinet envahissante. Un gâteau agréablement sucré et parfumé peut être une joie en tant que dessert, mais enchaîner des repas où le goût sucré est omniprésent ne me tente pas. Pour filer la métaphore, je préfère un peu plus de variation de goût et d’aspérité pour retrouver le merveilleux du surnaturel. Et pour moi, il gagne à ce que le merveilleux naturel et les défis logiques soient consistants.
Affronter le gardien qui ne dort que d’un œil
Les créatures ne dormant littéralement qu’à moitié ne sont pas totalement inconsciente, mais leur perception est amoindrie. J’ai lu que dans le cas de certaines atteintes neurologiques, des humains pouvaient être incapable de percevoir consciemment par exemple la moitié gauche d’une assiette. La perception cependant n’est pas nulle, et elle peut se manifester par des questions indirectes. Dans ces conditions, on peut imaginer qu’une créature ayant ce type de sommeil a un comportement un peu étrange.
- En 5e édition, elle pourrait par exemple pouvoir utiliser ses réactions normalement, même contre un assaut qu’elle ne perçoit pas consciemment.
- Elle pourrait aussi ne percevoir consciemment que la moitié de la salle. Sur une moitié endormie, elle a un désavantage à ses tests de caractéristique, et sur l’autre, elle agit normalement. Il suffit de se mettre dans la moitié endormie de son champ de perception pour pouvoir se cacher en l’absence même du moindre abri, car la créature est comme aveugle sur cette portion de l’espace.
- Infliger un seuil de dégâts (par exemple) à la créature risque de la réveiller totalement et rendre la situation plus complexe encore.
De la nature de la transe des elfes
La transe des elfes dans la 5e édition (et les éditions antérieures) les immunise contre le sommeil. Or ce dernier remplit des fonctions vitales. Soit cette une adaptation à une contrainte environnementale très spéciale, soit c’est un fait culturel, une discipline qui s’est imposée.
Vu la durée de vie des elfes (comptée en siècles), il me paraît difficile de miser sur des pressions évolutives naturelles. Pourquoi ? Je fais un détour par les microorganismes. Si les virus et bactéries par exemple sont capables de s’adapter rapidement à un nouveau médicament, c’est que leur cycle de vie y est propice avec une succession très rapide des générations. Dans une population importante (et au niveau microscopique, être nombreux prend moins de place qu’à notre échelle), il y a toujours des individus pourvus par hasard d’une résistance plus importante. Une fois qu’on élimine tous les autres, il ne reste que les quelques résistants qui peuvent se reproduire, et ce trait résistants devient dominant dans la population, puis se transmet à d’autres espèces proches en cas de contact (reproduction ou transfert direct de portions du génome, une spécialité fort utile qui étend les échanges au-delà de sa seule espèce). Tout ces mécanismes de pression sélective impliquent :
- Une population assez nombreuse pour avoir statistiquement suffisamment de survivants chanceux face à une pression sélective.
- Une succession rapide de générations pour que l’atout soit transmis à un grand nombre d’individus avant que la pression sélective ait mis l’espèce en péril.
J’en déduis que la transe est une discipline artificielle et qui a une influence sur le sommeil. Par conséquent, et au vu de la capacité des elfes à se reproduire avec les humains, il me semble crédible que la transe puisse s’enseigner à des humains. J’ai tendance à penser que la proximité également avec les orcs (qui peuvent se reproduire aussi avec les humains) suggère que cette discipline pourrait s’étendre. Cette réflexion sur les espèces fantastiques fait écho à celle d’une paire d’articles précédents.
Divagations sur les espèces en médiéval-fantastique
Humanoïdes et hominoïdes (1/2)
Un détour par la théorie de l’évolution pour repenser les espèces de fantasy, et au travers de ces exemples, avoir des outils de création d’univers. Tout d’abord quelques principes généraux.
Humanoïdes et hominoïdes (2/2)
Voici un exercice de fantasy pour donner un aperçu de la manière dont on peut s’en servir pour rendre les univers fictifs plus riches et plus profonds.
Les interactions avec une créature à microsiestes
Si on reprend l’exemple de notre oiseau de l’Antarctique qui dort onze heures par jour avec des microsiestes de 4 secondes en moyenne, on pourrait imaginer des créatures capables de dormir n’importe quand, durant des durées très courtes.
- La durée du sommeil pourrait par exemple être d’un round (6 secondes en 5e édition)
- La probabilité d’une microsieste à un moment quelconque pourrait être de : résultat de 1 à 4 (par exemple) en lançant 1d10.
- Durant l’état « microsieste », la créature ne tombe pas au sol ni ne lâche tout ce qu’elle tient : elle plane, ou reste debout avec la tête pendante. Elle est aveugle à ce qui l’entoure et paralysée.
- La durée de la microsieste est au moins de 1 round. On lance 1d6, et sur 6, elle se poursuit un round de plus.
C’est assurément un état de vulnérabilité. On peut toutefois le même en scène comme une sorte de « 1, 2, 3 – Soleil ! ». Les aventuriers traversant l’antre de cette créature doivent se mouvoir doucement uniquement quand elle ouvre les yeux (par exemple).
En définitive, j’ai l’impression que le sommeil peut être un élément ludique pour poser des situations tactiques plus variées, et qui incitent à s’intéresser aux particularités de chaque créature. Qui est-elle ? Comment ressent-elle le monde ? Comment franchir l’obstacle qu’elle représente ?

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