En février dernier, je postais un premier article présentant mon exploration du réseau Wattpad. Cela fait donc environ six mois que j’explore l’environnement des plateformes d’écriture, dans le but de comprendre comment elles fonctionnent, qui les utilise, pourquoi et comment. Le but est aussi de discerner la manière dont ces éléments peuvent m’instruire pour ma pratique de l’écriture.
📝 Quelques articles évoquant le parcours de recherche
Sommaire
- 📝Journal d’écriture
- 🔷 Bilan de six mois sur les plateformes d’écriture
- 🎃En conclusion ?
📍 Les analyses d’œuvres incluent toujours des éléments sur leur contenu. Si vous craignez d’être divulgâché, vous pouvez utiliser les titres des paragraphes pour vous faire une idée de leur thème.

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📝Journal d’écriture
■ Comment rendre accessible une spéculation abstraite sans nuire à la tension ?
Je suis engagée sur mes reprises de L’emprise de l’ogre, et confrontée à des questions telles que : « cette information me parait intéressante, mais est-ce qu’elle ne parle qu’à moi ? » En clair, est-ce que j’alourdis le propos sur les phases de réflexion des personnages ? L’adage « si on doute, c’est qu’il n’y a pas de doute » s’est souvent vérifié, de sorte que j’identifie probablement bien un souci. Ma problématique est alors : « OK, admettons que ce soit trop introspectif pour le bien du rythme global, mais comment transmettre ces notions qui ne sont pas là gratuitement ? »
In-Existence est construit sur une architecture décrivant le surnaturel et son interaction avec des rationalités différentes. Des personnages ont été conçus pour permettre d’explorer des aspects qui me paraissaient inaccessibles autrement. Des principes comme le célèbre « show don’t tell » touchent leurs limites si on introduit des concepts complexes : voir les personnages agir en fonction de ce qu’ils croient ou savent ne donne accès qu’à la surface du débat. J’en suis donc à m’interroger sur la meilleure manière de transmettre ces éléments pour que le message passe sans trop alourdir… et surtout pas en début de livre !
Mes soucis m’amènent à m’interroger sur le genre du dialogue philosophique, comme approche pour rendre la réflexion plus vivante et accessible — toutes proportions gardées. Je réfléchis aussi aux approches permettant de générer de la tension comme véhicule de ces informations.
🔷 Bilan de six mois sur les plateformes d’écriture
■ Domination sans partage de la romance
La romance sous toutes ses nuances (new, office, dark, MxM, omegaverse, etc.) est omniprésente et domine sans partage. Les textes qui ne relèvent pas de son domaine sont :
- la fanfiction (qualification non-exclusive de la romance) ; elle bénéficie d’un onglet à part sur Inkitt
- la high fantasy (mais elle peut glisser vers la romantasy, alors, est-on vraiment sur un créneau distinct ?)
- le thriller-horreur
- le drame à tendance autofictionnelle
💸 Une proportion examinée au regard des ventes de livre
Ces proportions d’ouvrages sur les plateformes d’écriture paraissent globalement cohérentes avec les échos sur le marché du livre : très bonnes ventes en romance, romantasy, polar. Un bref point, précis et chiffré, est disponible dans le podcast France Culture consacré à l’économie du livre.
A propos de la romance, les chiffres de vente sont étourdissants :
Ce marché quasi-inexistant en 2021 a représenté 7,6 millions d’exemplaires vendus l’an dernier selon GFK (Gesellschaft für Konsumforschung, société pour la recherche sur la consommation), dont 2,7 millions d’exemplaires de plus rien qu’entre 2023 et 2024 : un chiffre colossal.
Une émission consacrée au phénomène littéraire de la « Femme de chambre » de Freida McFadden fournit également des données qui permettent de se représenter les ordres de grandeur. En l’état actuel du marché en France, un « best seller » est qualifié comme tel à partir de 10 000 ventes, à mettre en regard avec le marché de la romance.
■ Précision sur le mode d’exploration des textes
En explorant les plateformes, je ne cherchais pas en premier lieu de la romance, et m’y suis penchée un peu par dépit. Mes critères sont :
- pas de coquille grammaticale en résumé de livre (é/er, ça/sa, etc.) ou de problèmes de syntaxe
- j’ai éliminé les ouvrages à avertissement du genre « torture », « inceste », et autres amoncellement de violences dont je me passe volontiers.
- j’ai ignoré les ouvrages sans résumé ou qui disaient juste « lisez moi »
- j’ai négligé les intrigues en cadre censément réaliste, mais supposant vraiment beaucoup de suspension d’incrédulité de ma part.
- j’ai renoncé aux textes dont les résumés décrivent la beauté parfaite d’un personnage, ou sa noble cruauté
- j’ai examiné le premier chapitre et j’ai gardé les textes qui me paraissaient avoir une ambiance évocatrice
🔍A propos des avertissements
Le signalement de « trigger warning » ne permet pas de savoir si les situations sont décrites sur trois pages avec moult détails, ou font partie de l’historique d’un personnage, en étant brièvement évoqués. Sur In-Existence par exemple, il y a des mentions d’exécutions délibérément cruelles ou de torture, mais elles sont essentiellement hors champ, et participent du contexte « au fait, la criminalité organisée, c’est pas des gentils« . Dans ce cas, je considère que le texte ne mérite pas un avertissement « torture », mais j’ignore quel est le curseur des auteurs.
🔍 A propos de la demande de suspension d’incrédulité
Il y a beaucoup de situations complètement invraisemblable, du point de vue du droit, de l’économie, de la société… Oui, les fictions présentent souvent des complots insensés, ou d’autres événements invraisemblables, mais pas dès la première page, dès le tout début.
Ce qui me dérange ici, c’est que le danger ou la menace ont besoin de contexte et de cadre pour s’incarner et être crédible. En l’absence de ces contraintes, il n’y a pas de « règle » dirigeant l’univers autre que le bon vouloir de l’auteur. C’est un peu comme voir un meneur tricher ouvertement en jeu de rôle et expliquer « non mais j’ai pas envie que vous tuiez mon grand méchant maintenant » ou « non mais on va dire que vous l’avez battu héroïquement » (à la place d’un total party kill – sur Wikipédia). Cela nuit à mon immersion, à mon attachement pour les personnages, à ma satisfaction à les voir réussir… et à mon plaisir de lecture.
🐭 Des réflexions inspirées par les lectures de plateforme
Jusqu’où s’embêter avec la cohérence ?
La cohérence est un aspect fondamental en conception d’univers (et de scénarios) de jeu de rôle. Elle est aussi importante en écriture de roman. Jusqu’où faut-il aller ? Quand peut-on se permettre d’être négligent ?
Le guestère, ou l’étranger qui en sait trop
Certains personnages de fiction sont trop bien informés sur le héros. Et si, au lieu de considérer que c’est une anomalie, on concevait une créature dont le profil rend tout cela possible ?
■ Polar versus romance ?
Je n’ai pas pris le temps de vérifier si le polar était très faiblement représenté (par rapport à ses ventes) ou si j’avais massivement éliminé les polars proposés à cause d’un de mes critères de tri. Je me rappelle en avoir écarté pour les avertissements, et bien plus encore, pour le niveau de suspension d’incrédulité demandé.
J’ai trouvé des romances accrocheuses à des degrés divers, mais pas de polars qui suscite le même entrain. Je me demande si le problème réside dans les contraintes du genre :
- Personnages
- En romance, il est courant de développer seulement les deux personnages principaux, et de n’attribuer que quelques traits de caractères (constants et sans nuances) pour les personnages secondaires.
- En roman policier, la galerie de suspects (particulièrement dans un whodunit – définition sur Wikipédia) est essentielle.
- Environnement et société
- La romance s’autorise beaucoup de liberté sur la vraisemblance et le cadre est souvent très peu développé.
- Le polar s’appuie fortement sur l’environnement (matériel, physique, culturel, légal, social), au point que certains ouvrages sont presque davantage des fresques sociales que des enquêtes.
- Fin
- Une romance s’achève par définition avec un couple heureux.
- Un polar (et plus largement tout ouvrage à mystère) implique une question au début, et la réponse à la fin (même si le fantastique voile ça avec des « peut-être »).
Les quelques échanges que j’ai pu avoir ici et là avec des autrices tendent majoritairement vers :
- « les descriptions c’est difficile » (ou ennuyant, ou les deux)
- « les personnages secondaires sont secondaires » (parfois je me dis qu’ils feraient mieux d’être désignés par leur rôle, comme « le meilleur ami du héros », plutôt que par un prénom ; ils ont tellement peu de substance que leur présence se limite à une fonction identifiée pour la narration)
- « j’écris pour le plaisir » (comprendre par là que les contraintes de l’environnement qui se traduisent par la recherche de cohérence et de clarté dans l’évolution spatio-temporelle de l’histoire sont pénibles et qu’on s’en passe)
📖 Est-il facile d’écrire une romance ?
Est-il plus facile d’écrire une romance ? Est-ce que ça expliquerait leur nombre par rapport au polar ? Quand j’y réfléchis, je trouve plus facile d’avoir quelque chose à dire sur une enquête que sur une romance. J’ai parfois l’impression que ce genre implique de faire progresser la tension avec « rien dans les mains » : pas vraiment d’enjeux, de grandes valeurs à défendre, de danger, de vérités à révéler… En feuilletant les romances des plateformes, je me demande toujours comment les autrices trouvent quelque chose à raconter. Si demain on me dit « écris une romance », je serais parcourue par un frisson d’angoisse à l’idée de trouver des éléments maintenant la tension dramatique.
Dans mon expérience de lecture, j’ai trouvé des débuts accrocheurs, des scènes bien menées, mais je sens que mon intérêt décroît avant la fin. Pourquoi ? En y réfléchissant, les moments de décrochage sont identifiables :
- Parfois c’est une révélation de l’intrigue qui me donne l’impression que c’est « fini ». Juste après la tension baisse tellement que la suite ressemble à un épilogue dispensable.
- Des rebondissements me paraissent trop similaires, et me donnent la sensation de répétition, de tourner à vide.
- Les incohérences psychologiques, entre la description du personnage au début, et des actions qui me paraissent injustifiées avec cette base.
- La sensation de désert, comme si seuls les deux personnages de la romance existaient et que le reste du monde était un grand vide, que les rues étaient des décors de cinéma, avec juste des façades, et que les personnages secondaires pourraient être remplacés par des mannequins.
- Je me rends compte avec embarras que les personnages principaux pourraient être assassinés par un psychopathe ou dans un carnage de type « le noces pourpres » (sur Wikipédia), ça ne me peinerait pas. Peut-être même que ça me ferait plaisir ? 😱
■ Est-il utile d’aller sur une plateforme d’écriture ?
● Cas 1 : « J’écris des romances »
Si j’étais autrice de romance, je pense que je tenterai plutôt la plateforme Fyctia, car son orientation « concours » est clairement pensée pour aller vers une publication.
Il y a une mécanique moins marquée sur Inkitt, mais qui prévoit une sélection et commercialisation. Ce système existe aussi sur Wattpad, mais de ce que je comprends de son algorithme, il favorise de manière écrasante une minorité d’ouvrages déjà mis en avant, et la publicité joue un rôle majeur dans leur business model (ou abonnement premium pour lire sans publicité).
Si le but est « juste » de montrer ses romances à un public, ces plateformes sont une solution. J’ai un peu l’impression que la romance étouffe les autres genres par sa prédominances absolue. Je soupçonne un cycle du genre :
- « l’autorat vient y montrer de la romance » (autorat est un néologisme sauvage pour parler du groupe, plutôt que des personnes)
- … donc « le lectorat hors romance ne vient pas » et « le lectorat vient y lire de la romance »
- … donc « l’autorat hors romance ne publie pas »
- … donc « ce sont des plateformes de romance »
- … avec donc autorat et lectorat de romance renforcé et autres genres encore plus marginaux
● Cas 2 : « Je veux progresser dans l’écriture »
J’ai examiné les plateformes un peu dans tous les sens, j’ai joué le jeu de relire et commenter, de voir les communautés discord de lecture associées à Wattpad… Le bilan sur 6 mois est sans appel : il n’y a pas d’intérêt à « publier pour s’améliorer ».
- Les « avis » et commentaires pointant des problématiques (incohérences, passage peu clair) constituent une infime minorité, nettement inférieur à 1 sur 20.
- Les attitudes des autrices à ces signalements ne sont positives (intérêt, échange) que sur moins de 1 sur 10.
- Donc… on arrive à un ordre de grandeur de moins de 1 interaction de « travail utile » (permettant de corriger un problème objectif) sur 200.
- Or la majorité du lectorat ne laisse pas de commentaires (bilan au doigt mouillé entre nombre de vue et commentaires effectifs), donc en réalité, il y a 1 interaction de type « alpha lecture / bêta lecture » sur 1000 ou 2000 passages.
En d’autres termes, si on cherche des retours, il faut passer par un autre canal. Lequel ? C’est une question difficile. Pour les personnes qui écrivent dans les littératures de l’imaginaire, il y a une communauté sur CoCyclics. Ce n’est sûrement pas la seule, mais je n’ai à ce jour pas repéré les groupes de bêta lecture. L’enquête continue.
En revanche, on peut lire et prendre des notes. Il est facile de voir les problèmes sur les textes d’inconnus, beaucoup plus que sur les siens. C’est donc possible de s’en servir pour établir sa check-list de points à vérifier et de critères d’évaluation.
● Cas 3 : « Je veux montrer mes textes à des proches »
Si vous écrivez et que vous voulez partager à des amis, le service des plateformes d’écriture permet de lire les textes confortablement sur smartphone. De ce point de vue, c’est tout bon. Vous échangez avec des proches, et si vous avez de la chance, quelques lecteurs égarés vous rendent visite en plus.
Vu la difficulté de l’autoédition, et ses coûts, l’usage des plateformes me parait tout à fait rationnel s’il s’agit avant tout d’écrire pour un cercle de proches, avec une orientation ouverte.
● Cas 4 : « Je suis influenceur et je veux écrire en direct sous le regard de ma communauté »
Si vous avez déjà une communauté qui suit vos travaux et qui a un intérêt pour vos écrits dans le domaine du roman, les plateformes d’écriture fonctionnent comme elles devraient « théoriquement » le faire. Comprendre par là : il y a des interactions utiles, qui permettent d’identifier les personnages qui plaisent, les rebondissements qui marchent ou les passages qui peinent à convaincre.
🎃En conclusion ?
Les plateformes d’écriture sont surtout utiles pour le lectorat de romance (majoritairement gratuites), et dans une moindre mesure pour l’autorat de ce même genre. Leur ergonomie permet de partager des histoires à ses proches dans de bonnes conditions. Certains peuvent être occasionnellement alpha ou bêta lecteurs.
Les plateformes d’écriture ne sont pas des clubs d’écriture, des lieux de rencontre ou d’apprentissage. Si des échanges fructueux peuvent avoir lieu, ils ne constituent qu’une infime minorité, presque accidentelle.
⁂
Que retenir de l’expérience ?
- J’ai apprécié échanger avec Lady S sur son livre en écriture sur Wattpad (c’est clairement ma meilleure expérience de discussion sur la période).
- J’ai été vraiment étonnée de la désaffection pour la description.
- J’ai été surprise (parfois choquée) du désintérêt (parfois glacial) de beaucoup d’autrices pour des retours, car cette attitude est aux antipodes de ce qui compte pour moi, et je n’imaginais pas qu’il existait une telle différence d’attendus. Je comprends aussi mieux pourquoi des membres de comités de lecture se « protègent » en ne disant rien des motifs de refus (voir aussi le compte des Manuscrits non sollicités sur Bluesky).
- J’ai pris la mesure de la masse d’écrits dont les auteurs souhaitent tous être lus et appréciés.
- Je n’ai pas trouvé d’analogue à In-Existence, que ce soit sur le genre, les particularités de l’écriture ou l’univers. Cependant, avoir navigué massivement aux lisières de la romance ne contribue pas forcément à avoir de bons indicateurs.
Et maintenant ?
- Je continue de suivre l’avancement du texte de ma comparse sur Wattpad.
- Je mets les In-Existence à jour en ligne pour Moïra (et d’éventuels lecteurs égarés, toujours bienvenus !)
- Les recherches continuent ! Je ferai un point sur d’autres sujets dès que j’aurais atteint une masse suffisante de données.
A suivre ! ✨


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