Le temps (1) : intrication temporelle avec portion de passé malléable

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Le voyage dans le temps et la magie du temps me préoccupent sur le plan conceptuel depuis longtemps déjà. Comment concevoir des histoires qui restent cohérentes tout en explorant ces aspects ? Outre la cohérence se posent aussi des questions de sens de l’histoire que l’on crée à l’aide de tel ou tel outil conceptuel.

Les modèles temporels explorés dans cette série d’article sont numérotés par commodité, mais il n’y a pas de priorité ou de hiérarchie. Il s’agit avant tout de présenter ces modèles et réfléchir à ce qu’on peur en faire. J’essaie d’associer des schémas de flèches du temps à ces explications dans le but de clarifier le propos, et j’espère que ça sera efficace ! Certains modèles sont assez pittoresques (ou prise de tête, selon le point de vue).

Quelques articles sur des questions de création

Références : les articles sur le temps mêlent des synthèses issues de toutes mes lectures et visionnages de fiction, entremêlées d’analyses et de propositions pour donner plus de consistance à certains modèles qui me paraissaient peu convaincants. Ci-après les œuvres principales citées.

  • Westfallen est un roman d’Ann et Ben Brashares, traduit en français en 2025

Sommaire

  1. 🔷 Modèle temporel 1 : intrication temporelle avec portion de passé malléable
    1. ■Pourquoi cette radio a-t-elle un effet aussi puissant sur la réalité ?
    2. ■Quel est le propos ?
    3. ■ Des élus ou les seuls survivants ?
      1. Edit : La réalité comme simulation
  2. En conclusion ?

📍 Les analyses d’œuvres incluent toujours des éléments sur leur contenu. Si vous craignez d’être divulgâché, vous pouvez utiliser les titres des paragraphes pour vous faire une idée de leur thème.

Hormis les citations et les images

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🔷 Modèle temporel 1 : intrication temporelle avec portion de passé malléable

Westfallen est un roman d’Ann et Ben Brashares, traduit en français en 2025 (volume 1 sur Babelio). Dans cette histoire, on assiste à une succession de manipulation du temps générant à chaque fois une nouvelle réalité.

  • La manipulation du temps se fait par l’intermédiaire d’une radio qui permet à deux groupes de jeunes adolescents de communiquer, dans le passé (période A) et le présent (période B). L’un agit durant la Seconde Guerre Mondiale, et l’autre « maintenant ».
  • L’intrication entre ces deux périodes est représentée sur le schéma par des tirets rouge : seules les actions entreprises en A et B ont une incidence sur la réalité. Par ailleurs, seuls les personnages à l’origine de la perturbation conservent leur mémoire des flèches du temps effacées (flèche du temps 1, flèche du temps 2, flèche du temps 3, etc.). Le dialogue entre les groupes A et B peut donc se poursuivre en dépit des modifications sur la réalité.
  • La réalité inflexible et définitive correspond au passé par rapport au point A (les enfants du passé). La flèche du temps finale correspondra au moment où les groupes en A et B décideront de cesser de bricoler la réalité (flèche du temps 5 ou ultérieure). A la fin du volume 1, ils ne sont visiblement pas satisfaits et sont partis pour continuer d’essayer de la réparer pour éviter un présent-futur désastreux en B. On a donc un passé « fixe » et un passé « malléable ». Seul le passé malléable peut être modifié.
  • Les « voyageurs dans le temps » sont les membres du groupe temporel B : chaque fois le que le passé est modifié, ils arrivent à la pointe de la nouvelle flèche du temps, mais sans aucun souvenir associés à la nouvelle réalité : pour eux, c’est comme s’ils voyageaient dans un univers parallèle. Malgré tout, leurs proches et le monde autour d’eux se comporte comme si leurs doubles avaient mené une existence dans cette réalité parallèle, mais sans souvenir. En somme, de la naissance jusqu’à 13 ans (par exemple), ils ont vécu comme des natifs normaux de la flèche du temps 2 ou 3, ou 4… puis, au moment où l’intrication entre A et B se manifeste, l’âme de la flèche du temps A s’incarne brutalement dans le corps de la flèche du temps « n » et la supplante!

Un tel modèle pose quelques questions de conception d’univers.

■Pourquoi cette radio a-t-elle un effet aussi puissant sur la réalité ?

Bien sûr, l’histoire étant centrée sur « action-conséquence-correctif-contre-… », cela parait secondaire. On s’arrange en ne posant surtout pas la question.

Si toutefois l’histoire cherchait à répondre à un moment, je crains que la seule solution pour répondre à cette question consiste à expliquer qu’il y a un matériau mystérieux (extra-terrestre, mystique, etc.) qui a été utilisé pour fabriquer cette radio magique. Cela amène à une escalade vers toujours plus grand et dantesque dans les conséquences. La marche suivante pour faire tenir tout ça consiste à faire appel à des dieux ou des extraterrestres divins ou à la fin du monde (ou les deux). Par exemple :

Si ce schéma vous est familier, c’est qu’il a beaucoup servi déjà, avec des variantes et de la lumière blanche.

🔍 Pour jeter un œil chez Wiktor Stoczkowski ou mes méditations sur le joker des complots (un cousin de la révélation divine ou alien)

■Quel est le propos ?

Les problèmes au point temporel B découlent d’une volonté d’éviter un incendie dans un magasin de bonbons en 1944. A première vue, empêcher un sinistre dans une ville moyenne ne devrait pas avoir de conséquences graves, et pourtant, à cause de ça, en 202X, les Nazis ont gagné la Seconde Guerre Mondiale et les USA sont sous leur coupe.

La morale de ce type d’histoire semble être « nous vivons dans le meilleur des mondes possibles et toute tentative de changement nous fera basculer dans une réalité pire« . L’expression « meilleur des mondes possibles » nous vient de Leibniz et dispose d’un article sur Wikipédia.

Si on se place seulement à la pointe de la flèche du temps (un présent dont le futur n’est pas écrit), on peut admettre cette lecture. Cela ne sert à rien de modifier le passé, car si on le faisait, on n’existerait pas tel que l’on est à vouloir justement le changer.

En revanche, en se plaçant dans une dynamique d’intrication, avec deux groupes, deux temps, on pose aussi la question du libre-arbitre. Ce sont des habitants du futur (période B) qui décident de changer le passé, en demandant à des habitant de l’époque d’agir de telle ou telle manière. En creux on a donc aussi la question du regret du présent : si on avait agi différemment à tel moment, à quel point le monde serait-il meilleur ? Cependant, en proposant à chaque fois des présents (ou futurs, bref période B) catastrophiques, le message me parait plutôt pessimiste et ressembler à « si vous n’êtes pas contents de la réalité actuelle, dommage pour vous, c’est la moins pire« .

■ Des élus ou les seuls survivants ?

Le fait que les adolescents en B aient des âmes issues de la flèche du temps 1 qui supplantent leurs analogues des autres flèches du temps est assez sinistre quand on y songe sérieusement.

Par ailleurs, le fait qu’eux seuls conservent une mémoire de la flèche du temps 1 les place en posture d’élus, ou peut-être de seuls êtres « réels » du monde dans son ensemble ? Faut-il comprendre que toute la réalité est devenue une simulation ? Que tout le monde est mort, sauf eux ? Que les autres ne sont que des golems, des pantins, des réalités artificielles qui jouent le rôle qu’on attend d’eux en modifiant un paramètre ? Là aussi, si on s’interroge sur la réalité métaphysique, les âmes, le libre-arbitres des tiers « sans mémoire de la flèche du temps 1 », on tombe vite sur des réponses horrifiques.

Edit : La réalité comme simulation

En y réfléchissant, la piste de la simulation fonctionne bien sur une telle histoire. En substance : les héros de l’histoire sont des individus simulés qui accèdent à la vie, qui deviennent réels ou libres, en explorant un « bug » du système qui leur permet de modifier leur réalité par l’intermédiaire de deux « particules de temps intriquées » (particules créées pour l’occasion, et spécifique au champ temporel qui s’applique au sein de cette réalité virtuelle ; le champ étant ici une dérivation fictionnelle de la théorie quantique des champs – sur Wikipédia).

En proposant cette explication qui raccorde tous les wagons, je ne fais pas preuve d’une grande créativité. Sur l’idée d’une réalité qui serait une simulation, vous pouvez retrouver sur les archives de « Pour la Science » : Vivons-nous dans une simulation informatiques ? (2016) ; Vivons-nous dans une simulation ? La thèse de l’illusion se précise (2023). Je ne suis pas convaincue par les arguments avancés, mais ça n’empêche pas de considérer ces idées comme un possible matériau au sein d’un monde empruntant à la mythologie occultiste.

Cette notion se réfère aux travaux de Wiktor Stoczkowski (détail dans l’article consacré à la bibliographie en mythologie comparée), et décrit en substance une vision du monde, avec une cosmologie et une dynamique de révélation de la réalité cachée derrière un voile, des secrets et des complots. C’est précisément parce que la thèse de la simulation donne un vernis scientifique à une croyance que je la considère avec la plus grande défiance. Elle me fait un peu penser à une variante de « l’intelligent design » ou « dessein intelligent » (en bon français, sur Wikipédia), une lecture créationniste du monde, opposée à la sélection naturelle.

🎲 Edit : Comment utiliser le modèle temporel « 1 : intrication temporelle avec portion de passé malléable » en JdR?

Ce modèle est en réalité facile à utiliser pour le meneur de jeu. La clef est simplement de prendre une décision sur le modèle de cohérence global. Le plus simple consiste à prendre l’option « le monde est une simulation informatique« .

Dans ce cas, les « élus » sont des entités virtuelles qui accèdent à la conscience. Ils voyagent d’une réalité à l’autre après avoir changé des ingrédients du passé, en essayant de créer un monde acceptable. La seule permanence est la mémoire des « élus » (les Personnages Joueurs !).

En fin de campagne, les « élus » comprennent ce qu’ils sont vraiment, et pourquoi tous les autres personnages (les Personnages Non Joueurs, donc) sont dépourvus de la mémoire des changements, pourquoi ils sont complètement réinitialisés à chaque fois : ils n’ont jamais eu d’existence véritable. Il y a alors comme final :

  • (a) on peut sortir de la machine et devenir de véritables personnes, dans un monde qui est radicalement nouveau, mais dépourvu de voyage dans le temps
  • (b) on prend le contrôle de la machine pour créer un paradis et on devient des entités virtuelles éternellement heureuses

Notons que cette chute consiste à dire que le voyage dans le temps était une illusion. De fait, la structure étudiée dans cet article est très difficile à justifier, et induit très vite un effondrement de la réalité, obligeant à sortir les grands moyens pour jouer dedans.

En conclusion ?

Le modèle d’intrication avec période de passé malléable me parait intéressant dans l’absolu, mais son traitement me gêne, car il est trop difficile de donner une explication sans en passer par l’artillerie lourde (réalité-simulation ou autres artefacts).

Si j’ai un problème avec les histoires manipulant le temps, c’est souvent parce qu’elles ont une composante très noire, liée à un sentiment pessimiste de fatalité, et une solitude existentielle. Cela se sent parfois directement dans l’œuvre. Des séries comme DARK avec son temps circulaire sur 3 univers parallèles intriqués (aperçu sur Wikipédia) sont très pesantes, dès le générique. En revanche, le malaise point parfois seulement quand on commence à se demander « comment-pourquoi ».

J’ai débuté ma découverte du monde par l’histoire, aussi le temps m’accompagne depuis longtemps, et cela me chagrine qu’il se traduise si souvent par un contenu déprimant. J’aime beaucoup par ailleurs les jeux logiques permettant de de garantir la cohérence sans se priver d’aspects extraordinaires. Aussi, ma quête sur le temps et les schéma l’utilisant participe-t-elle aussi de cette réflexion.

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2 réponses à « Le temps (1) : intrication temporelle avec portion de passé malléable »

  1. Avatar de nainpaladin
    nainpaladin

    Est-ce équitable de comparer des histoires avec voyage dans le temps, qui sont fixés dans un texte ou une vidéo avec des scénarios où les pj sont actif ?

    Le MJ « doit » des explications aux joueurs, que ce soit pour la cohérence ou pour leur permettre de choisir leurs actions. Le TGCM a des limites. Il me semble donc beaucoup plus complexe de mettre en place un voyage temporel en JdR qu’en roman.

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Iris d'Automne

      Hello !

      J’ai ajouté un encadré « édit » sur le jeu de rôle pour le modèle évoqué dans cet article.

      L’application en jdr est bien plus difficile qu’en œuvre « linéaire et contrôlée » (type roman ou film). Néanmoins, justement, à partir du moment où tu réponds à la question de la cohérence à l’arrière-plan, tu rends possible le jeu.

      Dans le cas du modèle de cet article, si tu prends l’explication « en fait, c’est une simulation informatique et des entités virtuelles (les PJ) deviennent conscientes », alors tout roule plutôt facilement en gestion de partie !

      Pour les articles suivants, je tâche de prévoir un paragraphe « et en jdr » pour voir si c’est gérable, et dans quelle mesure !

      🎲🎲🎲✨

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