Cet article s’intéresse aux possibilités de conceptions de créations fictionnelles à partir des travaux en robotique évolutionniste. Il part de la traduction d’une entrevue de The New Scientist avec Josh Bongard. Le sujet me paraît particulièrement intéressant car il met en avant l’importance du corps pour avoir une expérience du réel, ce que je trouve rafraîchissant après beaucoup de science-fiction désincarnée.
Pour en savoir plus, vous pouvez consulter l’article évoquant les travaux de Josh Bongard sur Courrier international. Sauf mention contraire, les citations proviennent de cette source.
Pour illustration de l’article, des nudibranches ou limaces de mer, parce que c’est joli et … mou. Un peu la première idée que je me fais d’un xénobot.

L’esprit ou le corps
Bref aperçu des fictions mettant en avant l’idée d’un esprit distinct du corps
La science-fiction nous a habitués à concevoir des créatures qui sont des esprits désincarnés, des intelligences artificielles qui communiquent par tous moyens possibles, et s’insinuent partout, sans forme physique. Un exemple célèbre est HAL 9000 dans 2001 Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1968).
La fiction propose également des intrigues dans lesquelles un esprit humain peut être chargé dans une machine. Ici et là on trouve des parents qui ont voulu sauver leur enfant de la mort en le conservant de la sorte. Le chargement d’esprits humains dans la machine est également un élément central ici (attention, c’est un spoiler sur un manga disponible en anime).
Dans Altered Carbon (roman de Richard Morgan, 2002 ; adapté en série télé), il est possible de changer de corps, et de fait, dans la société considérée, c’est normal.
L’idée que l’esprit est plus important que le corps est ancienne et il serait trop long de retracer ici son histoire. Pour une distraction introductive complémentaire, une fiction radiophonique adaptant une nouvelle de Lovecraft, Celui qui chuchotait dans les ténèbres, où il est aussi question de créatures appréciant les esprits supérieurs.
Le retour en grâce du corps
Toutes ces références sont souvent bien connues des amateurs de littératures de l’imaginaire. Il me paraît intéressant de les mentionner, car le propos de Josh Bongard va à l’encontre de ces conceptions et pousse à penser le corps et au travers de lui l’incarnation comme une nécessité à l’émergence d’une intelligence véritable.
L’idée fondamentale est l’importance du corps : le sujet évolue grâce à son corps ; il observe grâce à ses sens ; il perçoit les réactions de l’environnement à sa présence et à ses actions ; il adapte son action.
Des corps différents créent des liens de cause-conséquence différents, et nous appréhendons le monde d’une manière qui nous est propre. (Josh Bongard)
Dans cette optique, l’intelligence est une aptitude à sélectionner ce qui fonctionne dans le monde réel.

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Ce qui est possible
La perspective évolutionniste
La recherche en robotique évolutionniste vise à reproduire le processus de l’évolution lui-même. Il s’agit de se demander quels types de corps sont adaptés à quels types d’activité.
Il s’agit avant tout de commencer par faire simple, et uniquement par la suite, d’aller vers la sophistication.
Le processus utilise les capacités de l’IA pour parvenir à obtenir un processus proche de l’évolution des espèces (essai – erreur), mais permet de réduire les tâtonnements (en substance, l’équivalent de mutations inadaptées par rapport à l’environnement et aboutissant à la disparition des individus).
On peut programmer une IA capable d’examiner différentes simulations de robot et si un modèle ne fait pas ce qu’on lui demande, l’IA peut revenir au corps du robot et identifier la cause du problème.
Des robots mous et en matière vivante
La robotique molle travaille à créer des robots constitués de matières souples – en tout ou en partie. On peut envisager des déformations, changements de formes ou de taille, apparitions de membres, d’outils… De ce que j’ai compris, ce sont les xénobots du titre.
Des travaux sont également en cours pour fabriquer des robots à partir de matière vivante. Ci-après un extrait pour se représenter la manière dont des cellules vivantes ont pu être utilisées comme briques.
Nous avons […] chargé une IA d’associer des cellules issues de la peau et du cœur d’une grenouille de manière à créer quelque chose capable de se déplacer dans une boîte de Petri. Les cellules du cœur peuvent augmenter ou réduire leur volume et se comporter comme de petits pistons ou de minuscules moteurs. Nous avons fait tourner l’IA pendant près de deux semaines sur un superordinateur et elle a testé des millions de configurations différentes.
A l’issue du processus, le robot-grenouille créé à partir de cellules a été capable de se déplacer. Ces créations artificielles présentent des caractéristiques qui sont parfois étonnantes.
- Ils peuvent être minuscules et atteindre une échelle où il est compliqué de fabriquer des robots avec des composants traditionnels.
- Ils sont biodégradables.
- Ils manifestent des comportements qui suggèrent un rudiment d’intelligence : ils semblent s’intéresser à certains éléments de leur environnement et en éviter d’autres.
- Bien que leur structure soit artificielle, les cellules se coordonnent spontanément (signaux électriques, chimiques, mécaniques) et l’ensemble de la structure accomplit la mission.
L’intelligence réside dans les cellules. C’est une machine composée de machines intelligentes.
De manière peu intuitive, ce mode de conception n’implique pas de programmation : une fois le corps conçu, il accomplit sa mission;
Il n’y a pas de différence entre la chose qui contrôle la machine et la machine elle-même.
Si ça se trouve, nous nous trompons depuis le début. Ce qu’on appelle « cerveau » n’est peut-être qu’une structure de soutien et non le centre de commandement.
Que faire d’un robot mou, conçu dans une matière vivante ?
Dans le cadre de la 5e édition, une créature de type « Artificiel » avec sous-type « xénobot » pourrait par exemple bénéficier de certains traits des vases. Ci-après un aperçu de traits typiques des vases (source SRD 5.1, p.392 et suivantes).
- Informe. La créature peut se déplacer dans un espace étroit d’une largeur minimale de 2,5 cm sans même devoir se faufiler.
- Pattes d’araignée. La créature peut parcourir les parois les plus difficiles à escalader, y compris les plafonds, sans passer par un test de caractéristique.
Les problèmes posés par l’intelligence
La question de l’Intelligence peut alors se poser. Dans la 5e édition, le référentiel semble être essentiellement humain et assez idéalisé, avec une division de l’esprit entre « pure intelligence » et « sagesse ».
« Tous les modèles sont faux, mais certains sont utiles. » Cet adage s’applique ici aussi. Il n’est pas question de transformer un jeu de combat tactique en sujet de philosophie profond. La remarque vise juste à attirer l’attention sur la difficulté de définir la portée des caractéristiques mentales, en particulier quand on a affaire à des créatures qui n’ont pas les mêmes sens ni la même physiologie que les humains.
Dès que l’histoire que l’on veut créer porte sur l’expérience de l’altérité, il devient délicat de juger une créature radicalement différente avec des chiffres qui sont conçus pour décrire des humains. Pour des créatures dont toute l’expérience de vie différence profondément des humains, cela n’a pas forcément de sens. Cela revient parfois à mesurer l’aptitude des poissons à grimper aux arbres.

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Il n’est question ici que de fiction, et cette conclusion répond à l’introduction. En plaçant l’intelligence au cœur des cellules, dans le corps, et sans nécessité d’un cerveau, les situations sont différentes.
Le corps comme prédestination
La véritable création d’une intelligence artificielle passerait par son incarnation… Il ne s’agirait pas vraiment d’infuser une âme synthétique dans un corps (encore un exemple manga), plutôt de concevoir le corps directement et le laisser apprendre, en sachant que ce corps aurait les caractéristiques nécessaires pour le pousser à accomplir un type de mission donnée.
D’une certaine manière on peut voir le xénomorphe comme remplissant une telle fonction, mais l’intrigue ne s’attache pas exagérément à insister sur l’histoire tragique d’une créature prédatrice vouée à ce destin destructeur.
Cette prédestination qui est associée à la structure du corps amène à se demander à partir de quel degré de complexité une créature acquiert le libre-arbitre. Celui-ci consisterait à ne pas accomplir ce qui est prévu pour elle, car elle juge que ce n’est pas souhaitable.
Cela pose aussi question pour nous autres humains, à une époque où la recherche montre de nombreuses situations dans lesquelles on ne peut pas vraiment parler de jugement éclairé :
- Les biais (extraits de Système 1, Système 2 de Kahneman) et le bruit (extraits de Noise de Kahneman, Sibony et Sunstein)
- Le fonctionnement du cerveau (un exemple de publication avec pour titre Le bug humain)
- Les travaux croisant théorie de l’évolution et psychologie (ici Homo Sapiens dans la cité)
Cela amène à se demander comment être véritablement libre et comment considérer les autres formes de vie autour de soi dans ce qu’elles ont d’unique, de personnel, de propre, et les points communs avec leurs semblables.
Des compagnons et outils vivants
Selon l’orientation choisie, les outils vivants pourraient être plutôt mignons et sympathiques, et leur sort être assimilable à celui d’animaux domestiques… ou bien avoir un accent bien plus problématique.
J’avais lu une anecdote à propos de robots démineurs. Les humains qui travaillaient avec s’investissaient émotionnellement et refusaient parfois de les envoyer à la destruction, quitte à prendre eux-mêmes des risques – précisément ce que la mise en service de ces robots devait éviter.
Au-delà de la vie se pose la question de la sentience et de la conscience – mais c’est encore un autre sujet.
Incommunicabilité et échanges inter-espèces
Si le corps façonne l’expérience du réel, penser le corps d’une autre espèce par l’intermédiaire d’une IA permettrait d’imaginer une forme de communication universelle, avec tout le vivant. Ce serait l’équivalent en science-fiction d’un sort de druide de communication avec les animaux, mais avec un accent mis sur le corps et les sens.
Une conclusion ?
La question du corps et de l’esprit est trop vaste pour qu’un bref article puisse en faire le tour. Il s’agit tout au plus d’une invitation à se poser des questions pour les créations ludiques, aussi bien de créatures que de situations. L’orientation est plutôt science-fiction, mais les barrières des genres ne sont pas étanches, et on peut retrouver de tels ingrédients en fantasy.

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