Ce texte est inspiré d’un article paru dans Courrier international et évoquant les difficultés de remettre en état un terrain marqué par une vaste mine à ciel ouvert. En lisant, je me suis dit « zut, et les mines naines alors ? Quels problèmes poseraient-elles ? » Mais il y a aussi d’autres questions, qui se posent davantage pour des cadres écotopiques, ou de science-fiction « réparatrice »
« Les mines doivent-elles être transformées en base de loisir ? » in Courrier international n°1747 du 25 avril au 1er mai 2024, d’après NRC (Amsterdam) du 14 février 2024.
1/ Les données
La gigantesque mine de lignite de Hambach doit être fermée dans quelques années, puis remplie d’eau pompée dans le Rhin. Or ce projet, conçu dans les années 1970, n’est plus du tout adapté aux ressources actuelles et à venir en eau.
Une perturbation du cycle de l’eau
L’eau s’écoule toujours vers le point le plus bas, et l’eau des nappes phréatiques ne fait pas exception à la règle. Donc lorsque vous vous mettez à creuser à un endroit, cela a forcément des répercussion sur tout le réseau.
À plus de 70 kilomètres de là, on mesure une baisse du niveau des nappes profondes de plus de 10 mètres. Si l’on commence à combler ces trous, avec le temps, le niveau reviendra toutefois peu ou prou à ce qu’il était auparavant.
▶ Roelof Stuurman (spécialiste des eaux souterraines à l’institut Deltares, Pays-Bas)
L’obsolescence des projets de gestion de l’eau pensés pour un cycle de l’eau stable
Le projet de remplissage de la mine à se heurte à plusieurs difficultés propres au changement climatique avec tendance globale au réchauffement, mais parsemés fréquemment d’événements extrêmes :
- Avec la fonte des glaciers des Alpes, l’eau du fleuve proviendra des précipitations, et le niveau a déjà été très bas au cours des dernières périodes de sècheresse estivales.
- L’évaporation augmente, et dans le cas du lac pourrait aboutir à un projet pratiquement interminable, l’eau s’échappant à mesure qu’elle est apportée.
- L’eau pompée dans les mines, dont le sol est très riche en minéraux, a tendance à s’acidifier. Or cette eau acide peut s’infiltrer dans les eaux souterraines et nuire à la végétation de la région. « Dans d’autres lacs hérités de mines de lignite beaucoup plus petits en Europe, on cherche à freiner ce processus d’acidification par l’adjonction de chaux », mais ce faisant le lac est mort.
Laisser-faire ?
Abandonner le site de 400 m de profondeur à lui-même impliquerait d’en sécuriser les abords car les pentes pourraient s’effondrer. Cela ne résoudrait pas immédiatement l’état des nappes phréatiques de la région.
Remarque en forme de point d’interrogation
L’article n’aborde pas la question d’une remédiation partielle : plantation d’une végétation composée en partie de plantes hyper-accumulatrices de métaux ; surveillance régulière ; stabilisation progressive des pentes par un choix adapté de plantations. Par conséquent, je n’ai pas d’éléments pour évaluer la faisabilité.
L’étude des plantes hyper-accumulatrice est en développement, et semble prometteuse si j’en juge par d’autres lectures récentes qui traitaient du problème d’un métal transitoire en particulier (le palladium occupe une position centrale dans la pharmacologie des années post-2010, mais il est extrêmement rare et plus cher que l’or), mais qui évoquaient aussi la restauration de sites miniers.
En très bref, ces plantes (terrestres ou aquatiques) sont capables d’accumuler des métaux. Cela fait plusieurs années que je lis des articles évoquant des réflexions sur ce qui peut être fait avec. Dans le cas de l’écocatalyse impliquant du palladium, on cultive des plantes d’eau dont les racines sont une structure telle qu’elles captent les métaux dissouts dans un liquide, et ce même en étant juste réduites à l’état de « poudre ». Donc on peut cultiver la plante, la sécher, et vendre la poudre aux laboratoires pour qu’ils puissent réutiliser plusieurs fois leur précieux catalyseur.
- « La malédiction du palladium » in Pour la Science n°541, novembre 2022, p. 58-64.
- « L’écocatalyse utilise les plantes pour recycler le palladium » in Pour la Science n°541, novembre 2022, p. 65-71.
L’héritage de la remédiation
Les mines de lignite ont toujours été une source de revenus. Dans quelques années, elles ne rapporteront plus rien. Au contraire, elles coûteront beaucoup d’argent à leur exploitant, pendant plus de quarante ans.
▶Dirk Jansen (directeur de Bund NRW, une association allemande de protection de la nature)
Il n’y a aucune garantie que l’exploitant existe encore dans les décennies à venir et assume ses responsabilités.
Les spéculations arrivent après l’illustration !
2/ Spéculations
Et les mines naines en contexte méd-fan ?
Dans les cadres médiévaux-fantastiques, les mines et les cités souterraines font partie du décor attendu. Or, sauf cas très particuliers, ces structures devraient en permanence attirer l’eau, avec des conséquences pour les populations en surface.
La solution la plus simple pour gérer ce problème consiste à faire appel à la magie de l’inframonde : les « nains » (et les gnomes et tous les autres) n’habitent pas dans le sol, mais certains tunnels et grottes constituent des interfaces entre le monde matériel, et l’inframonde qui est soit directement un monde purement spirituel, soit une zone intermédiaire, liminaire, empruntant aux deux réalités.
Cela permet de ne plus trop se préoccuper d’étayer les tunnels avec du bois de surface, ou d’avoir des systèmes d’aérage.
… Oui, je dégaine la magie ! Parce que j’ai déjà épuisé mes rattrapages rationalistes précédemment…
Digression rétrospective
En écrivant le cadre de l’Inframonde dans « Encyclopédie 2 » pour la gamme Dragons, j’ai passé du temps à essayer de consolider le cadre souterrain : vivre sans lumière, écosystème, l’aérage, l’eau… Et j’ai « bêtement » oublié ce point aussi fondamental que basique en hydrologie : l’eau s’écoule vers le point le plus bas. Quand j’ai lu l’article, j’étais très embarrassée, c’était un grand « oh non… »
Votre « inframonde »
Pour tous ceux qui aimeraient ce concept, je précise que l’inframonde est un concept issu de la mythologie, et qu’il peut être librement utilisé. Je l’ai entendu pour la première fois dans des commentaires sur la mythologie maya : les cénotes sont des entrées vers l’inframonde. Le concept fonctionne assez bien aussi dans le nord de l’Europe, avec le domaine des racines d’Yggdrasil, le monde de Hel,… et des nains aussi.
Par conséquent, quand je soupire « tant pis, revenons à l’inframonde et à la magie », je ne vais pas chercher très loin. Les nains et toutes les créatures similaires n’ont jamais vécu dans le monde matériel ou la terre du milieu. Les grottes et les entrées des tumulus sont des passages, des lieux de transition.
Et pour reboucler avec l’hydrologie, un « retour aux sources » résout mes problèmes de « mines naines versus nappe phréatique ». Cependant, ça pose d’autres questions. Qui sont réellement ces peuples souterrains en lisière du monde des morts ? Pourquoi creusent-ils ? Si j’en crois mes souvenirs flous de mes lectures de Claude Lecouteux, les nains originels n’ont pas grand-chose à voir avec les joyeux compagnons de la Blanche-Neige de Walt Disney. On est plutôt du côté de créatures troubles, comparables à des vers qui fouissent inlassablement le sol ; et l’obsession des richesses est associé à un complexe par lequel les défunts sont les gardiens de la fécondité-fertilité. C’est un gros dossier, alors je ne m’étends pas dessus ici. Si vous êtes impatients d’en savoir plus, une petites bibliographie pour la route :
- Claude LECOUTEUX — tous ces livres sont édités chez Imago, et il est probable qu’ils aient été réédités.
- Les nains et les elfes au Moyen Âge (1988, réédité 2003)
- Fantômes et revenants au Moyen Âge (1996)
- Chasses fantastiques et cohortes de la nuit au Moyen Âge (1999)
- Fées, Sorcières et Loups-garous au Moyen Âge (1992, réédité : 1996, 2001, 2005)
- Bernard SERGENT, Les Dragons – Mythologies, rites et légendes (anthologie d’articles écrits sur plusieurs années ; parue en 2018 aux éditions Yoran)
- Dictionnaire critique de mythologie, par Jean-Loïc le Quellec et Bernard Sergent, CNRS Editions (2017) – voir notamment les articles « Nain » et « Dragons ».
En cadre contemporain ou SF
Le problème de la pollution sur le long terme et de « qui va payer pour les réparations ? » ne parait pas forcément glamour à première vue. Quel genre de scénarios peut on faire avec ? Quel type de cadre pourrait mettre ça en avant de manière intéressante ?
Il me semble que cela vaut la peine de s’interroger dessus, car la situation des mines pose globalement un ancien problème de l’exploitation des ressources en quantité finies sur une longue période : les bénéfices ont lieu sur un temps (A), et les coûts sont un temps (B) qui lui succède, et il n’y a aucun moyen de garantir que les personnes (et entreprises) qui ont tiré profit de la situation soient encore en vie pour « payer ».
Comment assurer l’existence de conséquences concrètes, y compris dans le domaine économique ?
Une dette solidaire
Sur la base d’une dette solidaire, un mécanisme envisageable serait un fond unique de décompte des dommages environnementaux sur le territoire national et sur les territoires affectés par les activités économiques directes ou indirectes (sous-traitants) du pays.
- Toutes les entreprises concernées auraient à rembourser collectivement cette dette,
- … et l’équivalent des intérêts alimenteraient une sorte de fonds de gestion permettant la réparation au quotidien de chaque site pollué ou ayant subi des atteintes (par exemple au cycle de l’eau).
- À chaque fois qu’un site abîmé est remis en état (re-naturalisation, ou mise en place d’habitations, d’activités économiques qui ne subissent plus de pertes et dommages), la dette globale diminue.
- En pratique, la valeur des dégâts environnementaux est une estimation qui ne peut être parfaite, et requérait un barème complexe pour peut-être commencer à devenir fonctionnelle. Aussi le plus simple serait peut-être de traiter les « intérêts » comme une redevance qui doit être suffisamment élevée pour garantir la remédiation chaque année d’une superficie minimale de sites faisant partie de la dette, avec dans l’idée de garantir que la réparation se fait à un rythme strictement supérieur aux atteintes. La superficie pourrait aussi être modulée par un indice de gravité des atteintes : restaurer un site gravement pollué aurait alors plus de valeur qu’en faire autant pour un autre modérément dégradé.
La société civile et l’État peuvent contribuer également à favoriser la restauration des territoires, faisant diminuer la dette globale au nom du bien commun.
Quelle société associer à ce système ?
Une telle organisation aurait sa place…
- … en « écotopie ou protopie pragmatique »
- … ou bien dans une société de « science-fiction réparatrice », au sens où elle se déroule au XXIIe siècle, avec un côté « juste après la Seconde Guerre Mondiale » en Allemagne : il y a encore partout des gens impliqués dans la crise, mais on ferme les yeux pour permettre la remise en état du pays dans un contexte de rideau de fer. Les pays doivent se reconstruire avec l’héritage des XXe et XXIe siècles, une diminution de population, et un climat qu’il s’agit de ralentir, avec l’espoir d’une nouvelle stabilité. On parle d’opportunités dans ce nouveau monde et d’espoir, mais chaque fois qu’on fait un pas en avant, certains semblent vouloir en faire deux en arrière.
Déviances et contestations prévisibles
Comme rien n’est jamais parfait, qu’il y a toujours des gens pour tenter de se faufiler dans les interstices, un tel fond de remédiation donnerait lieu à des fraudes :
- site faussement pollué pour détourner l’argent ;
- ou détournement direct (pourquoi faire des fausses entreprises si les contrôles sont insuffisants ?)
- entreprises masquant la nature réelles de leurs activités
- chaîne de sous-traitance pour faire disparaître les responsabilités autant que les preuves dans des territoires lointains, en arguant de la liberté de commercer avec des régimes totalitaires
- fausse remédiation de site (on enterre, et on corrompt les experts chargés de vérifier la réalité des travaux engagés)
A quoi s’ajoute forcément du lobbying visant à obtenir l’abolition du système, ou bien la non intégration de certains sites très pollués et très coûteux à restaurer, ou bien la ré-évaluation globale de la dette (« c’est moins grave que ce que vous pensiez, on a moins à payer »), ou de « ce système n’est plus nécessaire, il faut réduire les barrières réglementaires pour permettre l’essor de l’économie« .
L’un des intérêts de la science-fiction est de regarder le présent avec un pas de côté, en s’interrogeant sur ce qui paraît évident, et qui ne l’est pas forcément. C’est l’occasion de se demander ce qui est légitime, ce qui est souhaitable.



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