Du mariage avec un dragon à Twilight

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Le dragon est une figure bien connue en jeu de rôle, au point d’être l’emblème du jeu le plus célèbre : « Donjons & Dragons« . La culture populaire est familière aussi du chevalier venant tuer un dragon pour sauver une princesse emprisonnée dans une tour. Ce schéma est tellement célèbre que sa parodie est au cœur de l’intrigue de Shrek (2001), d’après ce que je lis, réalisé d’après une œuvre parodique de 1990.

Quant à Twilight de Stephenie Meyer (2005-2020), cette version célèbre d’une histoire de vampires, elle a suscité de nombreux commentaires, avec des appréciations polarisées. Son succès est éloquent pour ce qui est de l’écho des figures et motifs dramatiques utilisés.

Quel lien entre ces récits ? C’est l’objet de cet article ! Il est question de mythologie comparée, d’évolution des mythes et de leurs incarnations récentes dans les littératures de l’imaginaire actuelles. Ce n’est qu’un aperçu, le dossier est épais. Les références bibliographiques vous permettront de mener vos propres explorations sur ce sujet. L’article « Bibliographie en mythologie comparée » vous donnera aussi des ressources, que je ne représente pas ici.

  1. 🔷Un peu de phylomythologie
  2. 🔷 Dragons, serpents et grenouilles : une même identité
  3. 🔷Des histoires de femmes et de dragons
    1. ■ Le mariage dangereux
    2. ■ La grossesse impossible
    3. ■ L’enfant porteur de mort
    4. ■ La sacrifiée sauvée de justesse
    5. ■ La vie en sommeil
  4. 🔷 Où l’on retrouve Twilight et la dark romance
    1. Wattpad, un témoin de l’intérêt pour certaines thématiques
    2. Articles et podcasts sur le thème « dark romance » et « new romance »

Dans des thématiques proches…

Bibliographie en mythologie comparée

Cet article présente des ressources en mythologie comparée et pour mieux comprendre les mythologies contemporaines qui sont très présentes dans la fantasy et la science-fiction.

Les références et citations sont tirées de : Julien d’Huy, L’aube des mythes. Quand les premiers Sapiens parlaient de l’Au-delà, éditions La Découverte, collection Sciences sociales du vivant, 2023

Si vous avez besoin de vous mettre à jour sur la saga Twilight, vous pouvez consulter des résumés sur Wikipédia, ou bien consacrer plus de temps à l’affaire, en faisant un tour sur le blog d’un Odieux Connard pour la version plus critique (et donc distrayante). Je me rends compte qu’il y en a beaucoup!

Hormis les citations et les images

🔷Un peu de phylomythologie

Au moment où j’écris cet article, j’ai attaqué la lecture de : Julien d’Huy, L’aube des mythes. Quand les premiers Sapiens parlaient de l’Au-delà, éditions La Découverte, collection Sciences sociales du vivant, 2023. Pour avoir lu son ouvrage de 2020, j’étais confiante sur le fait que ce serait une bonne source en documentation et création d’univers.

Je le trouve pour le moment plus facile d’accès que son prédécesseur, en particulier pour exposer la méthode de travail en phylomythologie. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il est « facile » ; de ce point de vue, il me semble que l’ouvrage de Le Quellec, Avant nous le Déluge, 2021, reste plus accessible à des personnes qui seraient perturbées par des renvois bibliographiques ou un style un peu académique ; mais pour l’heure, je comprends bien plus vite ce que je lis. Le contenu est riche et le propos construit, autant que clair, et il rend accessible des thématiques pointues et difficiles d’accès (ne serait-ce que pour s’y retrouver dans des publications de folkloristes).

Le plus important à retenir pour cet article est que les mythes évoluent et qu’on peut dresser des arbres généalogiques, sur le même format que ceux des langues. C’est un sujet riche, car il permet d’identifier des constructions et de parvenir plus facilement à utiliser des matériaux d’autres cultures, tout en gardant un potentiel d’évocation fort.

Vous trouverez dans cet article un exemple de reprise consciente et délibérée de l’émergence primordiale (qui est surtout attesté dans l’hémisphère sud, mais qui fonctionne bien pour le fond surnaturel d’In-Existence) et Twilight, qui est un exemple certainement accidentel de reprise d’un vieux schéma draconique.

🔷 Dragons, serpents et grenouilles : une même identité

Les aventures concernant les « dragons » ne sont pas nécessairement présentes sous ce nom. On retrouve ces schémas narratifs et problématiques avec plusieurs intitulés de monstres :

L’essentiel est de rassembler les caractéristiques de créature liminaire : entre le monde des vivants et des morts, celui de la terre et de la mer, celui de la surface et des profondeurs…

Ces êtres sont fréquemment liés à la mort, et souvent à la richesse (mines, fertilité de la terre, offrandes aux défunts). En somme, le héros qui va tuer le dragon est là

🔷Des histoires de femmes et de dragons

Plusieurs mythes décrivent le « dragon » (au sens large donc) comme l’amant, l’époux ou le ravisseur d’une femme. Les résumés de ces histoires s’appuient sur mes lectures cumulées et peuvent n’être pas exhaustifs ou parfaitement rigoureux.

■ Le mariage dangereux

La femme enfreint un interdit qui conduit à son union avec un étranger mystérieux et effrayant qui s’avère être un dragon. Malgré la désapprobation familiale et de la communauté résignée, elle est emmenée dans l’autre monde. Elle découvre un époux riche et prévenant, et devient bien plus heureuse qu’elle n’aurait osé le rêver.

Sa communauté d’origine devient alors jalouse de sa bonne fortune, et cherche à tuer le dragon pour s’emparer de ses richesses.

■ La grossesse impossible

La femme enceinte du dragon est confrontée à des événements impossibles dans le cours de sa grossesse. Par exemple, elle ne peut accoucher, ou bien l’enfant est libre le jour, et elle redevient enceinte la nuit.

En lisant les motifs mythologiques, j’ai l’impression que cet élément est proche de celui de l’émergence primordiale, un des premiers mythes de l’humanité, remontant à plus de 60 000 ans, et pouvant être résumé sauvagement par « les humains et les animaux étaient sous terre, et ont émergé de cet inframonde ; à un moment il y a eu un problème mettant fin à cette sortie », et j’avais été marquée par l’un de ces problèmes qui était lié à une femme enceinte, ou à un animal qui bloque le passage (je crois bien avoir croisé une grenouille dans l’une des nombreuses variantes, mais je ne suis plus certaine). Je peux ici illustrer la recomposition et réutilisation du matériau mythologique dans l’univers FIM, et en particulier dans le roman In-Existence. J’ai justement procédé à ce rapprochement (il n’a pas besoin d’avoir existé dans la préhistoire pour être utilisé en cadre fictionnel !).

La statue de la déesse, sculptée en ronde-bosse, était ointe d’un mélange d’ocre rouge et de la graisse d’un animal chassé à l’arme blanche. Écarlate, elle brillait d’éclats et de polissages. Mais l’œuvre n’était qu’une transmission, pas une création. Elle révélait ce qui préexistait. La silhouette avait été dégagée d’une roche évocatrice. Les esprits des lieux sacrés s’exprimaient au travers de ces hasards – des fissures et des ombres projetées. Lui et ses prédécesseurs reconnaissaient ces présences, et ils leur permettaient de traverser la surface minérale par l’intermédiaire de l’évocation artistiques. Les réseaux de cavernes naturelles étaient Son domaine.

La dame des profondeurs, la mère du dragon, la gardienne du dédale – Villyäiti.

Le temps du rêve devenait celui de la veille. Connaitre, relire et réinterpréter les mythes lui permettait de concevoir l’harmonie des symboles. Il était presque tombé amoureux de la déesse à force de chercher à comprendre ses fragments.

LE FRAGMENT DE L’ÉMERGENCE

Autrefois, les humains erraient dans un monde souterrain immense, sans limite. Dans ce dédale, le temps n’existait pas, ni la faim, ni la soif, ni la vieillesse ou la maladie. Les égarés trouvèrent des issues et se répandirent dans le monde, formant de nombreux peuples. Les Vesmeres tardèrent à sortir, et ce faisant ils gardèrent un lien plus fort à l’Autre Monde, mais n’eurent pas de terres à eux.
Villyäiti était enceinte. Certains prétendent qu’à cause de cela, elle ne put sortir. Elle devint la gardienne du monde souterrain, mais aussi la mère de nombreuses créatures animales comme surnaturelles.

Les chemins empruntés par les humains pour partir furent obstrués ou gardés dorénavant par des créatures terrifiantes, qualifiées tantôt de « serpent », de « basilic », de « dragon », de « grenouille », et bien d’autres noms encore. Leur devoir était de défendre la limite entre les mondes. Ils surveilleraient les entrées sous la mer, dans les lacs et les grottes. Leurs mouvements souterrains provoquent alternativement du volcanisme, des séismes, ou l’apparition de sources aux propriétés rares – curatives ou funestes.

Ce mythe traitait de la Colline Creuse, une interminable suite de tunnels vivants qui s’étiraient et reliaient plusieurs mondes. On pouvait y voyager éternellement sans subir le moindre effet du temps – soif, faim, vieillissement… Y mener une grossesse n’avait aucun sens. Aucune femme réelle ne pourrait tomber enceinte dans cet environnement.

Le monde du sacré aimait l’impossible et le crime – deux franchissements des limites extrêmes.

Sur un plan plus symbolique, une déesse enceinte suggérait le potentiel infini, mais aussi l’imprévisibilité. Les naissances étaient par essence des surprises, et elles devenaient hyperboliques dans la dimension sacrée.

La grossesse était l’image même de la frontière. L’être qui grandissait était une partie de sa mère, non-vivante car incapable de vivre séparément. La matière indifférenciée, nourrie de sang et de chaleur, à l’abri des regards, devenait pourtant à terme une entité propre, à la fois semblable et différente. Une nouvelle vie, distincte et inattendue – un mystère en soi.

Des mythes découlaient des avertissements puis des règles. L’existence de Jan Escalas était ordonnée par ces lois. Les traditions cristallisées l’avertissaient de dangers inconnus de lui, mais affrontés, des générations auparavant, par ses prédécesseurs. Leur sagesse, ramassée et concise, se transmettait de génération en génération.

Pour en savoir plus sur In-Existence

In-Existence

In-Existence est un cycle composé de trois séries autonomes. L’ensemble emprunte aux genres des histoires de gangsters, de l’urban fantasy et de la low science-fiction. Chaque série explore un aspect d’une même crise, complexe et multifactorielle.

■ L’enfant porteur de mort

L’enfant né du dragon et de la femme est la cause de l’apparition de la mort.
Pour ce que j’en comprends, ces récits disent en substance que la mort commence au moment même de la conception.

■ La sacrifiée sauvée de justesse

La femme est une victime expiatoire de sa communauté qui cherche à rester en vie en l’offrant à la mort. Le sacrifice est parfois justifié par une faute de la famille de la jeune femme ; elle est réduite à l’état de prix et de récompense. La communauté est sauvée par un héros sauroctone, et la sacrifiée devient le princesse par l’union avec laquelle il devient roi.

On retrouve ici le mythe d’Andromède, et beaucoup de variantes chrétiennes.

■ La vie en sommeil

Ici, le dragon, la mort, le froid, les ténèbres, les profondeurs (souterraines ou marines) et le sommeil se confondent. Le femme est l’incarnation de la vie sous toutes ses formes et elle demeure à la surface du monde. Elle est enlevée par le dragon incarnation de la mort. L’hiver s’abat sur le monde. La vie revient du monde souterrain au printemps, rayonnante et solaire. Elle a parfois des jumeaux, une fille et un garçon.

Dans ces éléments, on retrouve notamment Perséphone, et la mère d’Apollon et Artémis, mais aussi la belle au bois dormant et Blanche-Neige.

🔷 Où l’on retrouve Twilight et la dark romance

Les bibliothèques et les résumés avec spoiler sont deux moyens pour moi de suivre les publications dans des domaines foisonnants et me faire une idée de ce qui anime les lectorats. Ici, je mentionne Twilight, mais je n’ai rien lu de la saga de Stephenie Meyer, je me suis contentée de m’appuyer sur des résumés et compte-rendus de lecture.

En prenant mes notes assorties de réflexions sur les schémas narratifs autour de la figure du « dragon » (au sens large donc), je me suis rendue compte que la structure de Twilight ressemblait beaucoup à l’un des schémas mythologiques, celui que j’ai présenté sous les entrées « mariage dangereux » combiné à « grossesse impossible » et « l’enfant porteur de mort ».

Rappelons l’intrigue du best-seller vampirique : il y est question d’une lycéenne (jeune femme donc) qui se risque à une relation amoureuse interdite avec un vampire (au lieu d’un dragon) ; au terme d’aventures et d’épreuves, elle le rejoint avec profit dans sa nature immortelle, et donne naissance à un enfant doté d’aptitudes extraordinaires après une grossesse dangereuse.

Le vampire s’est substitué au dragon… En même temps, après sa transformation en grenouille dans les contes d’Europe occidentale, il a perdu du panache ! Mais on voit que le glissement de dragon à vampire est rendu plus simple par d’autres glissements précédents, en particulier celui de Perséphone qui épouse le dieu de la mort (et je vois qu’il y a une reprise directe du mythe dans un cycle de dark romance).

Le XIXe siècle nous a apporté l’amour romantique, le XXe siècle a beaucoup appuyé sur le happy end. On s’éloigne des mythes comme explication de l’origine de la mort, mais les mythes évoluent : le contenu peut demeurer, et la lecture changer. Parfois on ajoute juste quelques détails cosmétiques, pour adapter à une nouvelle société. Je reste étonnée de la robustesse des motifs mythologiques.

Wattpad, un témoin de l’intérêt pour certaines thématiques

La plateforme d’écriture et lecture Wattpad tend à s’adresser à un public plutôt féminin et plutôt jeune. En venant du jeu de rôle et des lectures plutôt académiques, c’est un changement de terrain un peu radical, et justement intéressant à cause de cette confrontation à cette différence. On trouve là des littératures de l’imaginaire, avec de nombreuses autrices plutôt débutantes, et des lectrices qui s’essaient aussi à l’écriture.

Je suis surtout curieuse des schémas narratifs (ou « motifs » si je reprends la terminologie des travaux de Julien d’Huy), et vu la répétitivité des situations dans les quelques ouvrages que j’ai examiné, ce ne devrait pas être trop difficile d’identifier les tendances. Cela m’intéresse pour comprendre quelles parts des mythes survivent et sont réadaptés aux sensibilités de ce public avec qui je n’ai pas eu l’occasion de discuter.

Articles et podcasts sur le thème « dark romance » et « new romance »

Pour compléter cet article, j’ai feuilleté un peu pour voir ce que je trouvais de peut-être utile.

Nos figures majeures des créations de l’imaginaire sont les héritières d’une longue histoire d’évolution des mythes. Ils se transforment, sont repris, réinterprétés, et paraissent de manière inattendue.

Compte-tenu de la puissance évocatrice des mythes, il y a moyen de se demander si ces structures sont des ressources à considérer de manière intentionnelle, et pas au gré des accidents d’imprégnation et d’inspiration. C’est déjà le cas avec le « monomythe » , un schéma rendu célèbre par Joseph Campbell et sujet de beaucoup de débats. Il a en particulier servi dans la Guerre des étoiles (épisode 4).

… Alors pour votre prochaine œuvre, serait-il approprié de prendre un mythe à succès et le rafraîchir ?

Dragon tiré des archives (British Library MS. Add. 11183), folio 25r, vers 1170-1180, – Source : British Library Add MS 11283. British Library. Retrieved on 2022-09-11 – via Wikimedia Commons

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