Après un article sur les cellules miroirs anxiogènes (idéal pour une fin du monde cataclysmique et dépressive), on continue sur les petites bestioles qui font de très gros dégâts. Cette fois-ci, il s’agit de vers marins, mais comme l’indique le titre, je pense qu’on peut sans peine envisager des variantes.
Avec de telles créatures (et surtout leur variante survitaminée en imaginaire) on peut créer un contexte de pression sur les échanges aux longs cours, ce qui pourrait nuire sérieusement à des dynamiques de colonisation tout comme de mondialisation, ou même de guerre maritime.
Références :
- Armel Cornu, « L’attaque des vers marins » in Pour la Science n°582, avril 2026, p.36-42
Sommaire
- 📚 Une crise au 18e siècle
- 📍 A quel point un super ver marin changerait-il le monde ?
- 🐭 En conclusion ? Davantage de périls minuscules!
📍 Les analyses d’œuvres incluent toujours des éléments sur leur contenu. Si vous craignez d’être divulgâché, vous pouvez utiliser les titres des paragraphes pour vous faire une idée de leur thème.

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📚 Une crise au 18e siècle
■L’ampleur du problème
Au 18e siècle, les navires sont confrontés à un péril majeur qui compromet l’expansion maritime : la diffusion mondiale du taret commun ou Teredo navalis.
« Le problème devient vite catastrophique. Les vers marins ont toujours fait partie des aléas de la mer, et remplacer les planches d’un navire de temps à autre quand le sel, les coquillages et les vers les ont trop endommagées fait partie de l’entretien normal d’un navire. Mais au XVIIIe siècle, les vers marins deviennent subitement destructeurs à des niveaux jamais vus de mémoire récente. Ils se multiplient [pas millions] et rongent les vaisseaux. »
« Le taret commun est un mollusque bivalve, une espèce hermaphrodite de la famille des Teredinidés. Les animaux de cette espèce s’incrustent dans la coque d’un vaisseau alors qu’ils sont jeunes, et c’est en creusant un tunnel dans le bois qu’ils atteignent leur taille adulte et peuvent se reproduire. Une fois leur tunnel creusé, ils n’en sortent pas. […] Même si les tarets vivent dans l’eau salée, une croisière prolongée en eau douce ne semble pas suffisante pour les extraire de la coque. »
■Des techniques de doublage
Pour palier ce problème, plusieurs approches sont menées, parmi lesquelles le « doublage » connait un certain succès. Il s’agit de doubler la coque avec une seconde couche de bois qu’on sacrifie, et qu’il faut donc changer périodiquement.
La solution vient du doublage des coques avec du métal. En effet, « le plomb, le fer ou encore le cuivre, en s’oxydant, deviennent toxiques pour ces organismes. » Le plomb est trop lourd et trop cher. Planter une grande quantité de clous en fer sur la coque est efficace, mais le navire couvert de rouille devient rugueux et cela le ralentit.
Seul le cuivre s’avère réellement satisfaisant. La corrosion produit du « vert-de-gris », toxique pour les tarets. Bonus : il « empêche aussi les algues, les bigorneaux et autres coquillages de s’accrocher à la coque », de sorte que les navires deviennent « plus manœuvrables et rapides ».
Problème : il faut des mines qui produisent suffisamment de cuivre et s’approvisionner à un coût maitrisé ! En Europe à l’époque, les sites majeurs sont en Cornouailles (Royaume-Unis), en Suède et en Russie ; on a des productions moyennes dans le Saint Empire (Allemagne, Hongrie) ; et des productions mineures en France.
Autre problème : il ne faut pas fixer les plaques de cuivre avec des clous en fer, sous peine de désagrégation complète des clous par un « effet galvanique, c’est-à-dire l’effet de métaux de différents potentiels électriques les uns sur les autres lorsqu’ils sont en contact dans un milieu conducteur (ici l’eau de mer). » Il faut donc « élaborer un alliage de cuivre suffisamment solide pour résister à un coup de marteau. » À partir de ce moment, la marine coloniale européenne est à l’abri du problème.
■Des hypothèses quant à l’origine du problème
« Le 18e siècle coïncide avec la fin du Petit Âge glaciaire […] qui a débuté au 14e siècle. Avec le retour graduel de températures plus élevées et une salinité propice à la reproduction des tarets communs, ces derniers se sont multipliés comme jamais. »
■Les conséquences géopolitiques et environnementales
La marine française s’est retrouvée sous la dépendance des imports du cuivre qui était devenu stratégique. « Le budget de la marine a augmenté pour couvrir cette dépense et, après quelques années, cuivrer ses vaisseaux n’était plus un avantage, mais plutôt un moyen d’éviter d’être laissée-pour-compte dans la course navale. »
La technique s’est étendue aux navires commerciaux, augmentant notamment la rentabilité du commerce triangulaire.
« Aujourd’hui, le cuivre reste un matériau essentiel – mais toujours controversé, car polluant – dans les peintures antifouling, qui protègent la coque des vaisseaux des organismes marins. »
📍 A quel point un super ver marin changerait-il le monde ?
Le champ des vers, en lien avec la navigation, change beaucoup la donne selon le type d’univers. Les effets sont également différents selon qu’on intègre une dimension magicospirituelle ou seulement technique. Ils posent en tous cas beaucoup de questions de conception d’univers.
- Soit le ver est une donnée connue et les sociétés sont construites avec cette contrainte,
- Soit il apparait, et il a un effet mini-apocalyptique par les perturbations qu’il entraine !
Notre monde est fondé sur le commerce lointain : modifier juste un peu le curseur à ce propos conduit à la création de sociétés au parcours très différent.
■ En imaginaire pré-machines volantes
La gravité du phénomène des vers marins, son ampleur, la sensibilité des créatures à d’autres facteurs (eau douce, exposition à l’air) ou une voracité accrue, changent la donne :
- Les expéditions lointaines de gros vaisseaux (caravelles, colonisation et traites d’esclaves) sont compromises si les vers sont hyper actifs. Dès lors on pourrait imaginer des rituels ou des sorts ou des malédictions, visant à saboter la navigation. Une arme un peu inattendue, mais redoutable pour se défaire d’une invasion ! Si la magie peut être un peu calibrée, alors on peut imaginer aussi des infestations ciblées sur tel ou tel navire, et donc le ver marin dopé à la magie devient alors une variante d’arme de guerre, aux effets terrifiants (la voie d’eau en pleine mer, c’est cauchemardesque).
- Si l’agressivité des vers marins chute rapidement dès qu’on met le bateau au sec (sur la plage, en cale sèche), alors les petites embarcations traditionnelle (comme celles de Polynésie par exemple) ne souffriraient que de manière marginale du fléau. Ces bateau permettant malgré tout de traverser de grandes étendues (comme le Pacifique), un univers à ver marin teigneux n’est pas voué pour autant à l’isolement. En revanche, il régule la taille des navires et donc le commerce.
Les notions de commerce au long cours sont un peu abstraites, mais elles ont des incidences très concrètes.
- Si on supprime l’esclavage du 17e au 19e siècle (ou leur équivalent en monde imaginaire), il n’y a plus de sucre en masse en Europe, ni de coton, ni de tabac. On risque aussi de se passer de vanille et de chocolat arrivant par voie de mer, sauf si on a des traversées courtes (deux continents proches ou possibilité de faire du cabotinage).
- Selon à quel point on réduit les grands galions, il peut ne subsister que de coûteux vaisseaux d’exploration. On oublie les grandes marines militaires.
- La grande piraterie n’est plus rentable. Elle pillait l’or, l’argent, les épices, les soieries, les porcelaines… Si on n’a plus de grand commerce intensif, alors il resterait seulement un peu de piraterie d’appoint, en cabotinage, par des pêcheurs-pirates.
■ En steampunk à contemporain
Les cadres gaslamp, steampunk et contemporains en général se caractérisent par l’industrialisation et des bateaux à coque métallique (ou doublée de cuivre). On change donc les règles du jeu.
- On peut toujours imaginer un ver très vorace, appréciant le métal, mais on dérive vers une physiologique magique ou alchimique. Si une seule civilisation est capable de s’en protéger, elle détient un atout à même d’établir un empire mondial.
- Si les technologies de la vapeur se développent avant le doublage des vaisseaux, on peut assister à un équilibre différent de l’économie.
- Pas de colonisation, car les gros bateaux sont décisifs pour transporter des métaux, du sucre, ou du pétrole.
- Des vaisseaux aériens, avec un développement des dirigeables pour le transport de pondéreux (mais de manière plus limitée et donc plus couteuse que dans un gros vraquier de notre monde).
- Des voies ferrées absolument stratégiques.
De la même manière que dans les ambiance pré-industrielle, une atteinte forte au commerce maritime entraine des conséquences tangibles dans le mode de vie des populations européennes et nord-américaines :
- Toujours pas de sucre de canne en masse, mais on peut se rabattre sur la betterave sucrière, voire le sirop de glucose (tiré par exemple du maïs)
- Des limitations sur le commerce du pétrole. De manière générale, il faut s’interroger sur les sources d’énergie utilisées, et les équilibres géopolitiques qui en découlent. Qui fournit qui et à quelles conditions ? Si le pétrole est facilement accessible, on n’obtient pas la même civilisation que si on trouve de l’hydrogène (il se dégage naturellement de certains sols, ou peut être produits plus facilement dans telle ou telle situation géologique).
- Pas de caoutchouc en masse ! Les populations indigènes exploitées dans des conditions atroces à l’occasion du boom du caoutchouc ne s’en seraient pas plaintes. La matière peut toujours être vendue, mais sans commerce de masse, elle est plus chère et on cherche des ersatz, fabriqués à partir de matériaux moins lointains. Cela pourrait conduire à un développement d’une chimie fondée sur les cultures d’algues.
- Il devient compliqué et couteux de mener des guerres navales.
■ En science-fiction spatiale
Si on envisage une super limace de l’espace qui aime les blindages ou qui ronge les coques de vaisseaux de l’intérieur, on obtient un danger interstellaire de plus. Vivre directement dans le vide, c’est particulier et pose beaucoup de question pour justifier une telle espèce :
- comment est-elle apparue ?
- que mange-t-elle normalement ?
- quel est son écosystème ? (elle devrait logiquement s’intégrer dans un cycle, avec des prédateurs)
- comment résiste-t-elle à l’absence de pression et au froid ?
- …
Bien sûr, le joker « espèce magique » est toujours possible, mais même si une force éthérée lui permet de pulluler dans les trous de ver où circulent les vaisseaux, ça ne résout pas tout pour autant.
Quelles que soient les réponses, il demeure qu’un tel petit monstre anodin serait de taille à faire chuter des empires galactiques ! Voire, il pourrait expliquer pourquoi les planètes habitées sont isolées !
🐭 En conclusion ? Davantage de périls minuscules!
Il est plus facile d’imaginer l’effet à l’échelle du monde de « quelque chose de gros » (invasion alien, complot vampirique, kaiju) que de « quelque chose de très petit » (voire pas très futé selon les standards humains). Pourtant, le minuscule, voire l’invisible, ont une influence considérable :
- la grande oxydation de notre planète (et donc l’existence en quantité d’oxygène à respirer) est le fait de microorganismes
- l’anoxie (réduction de l’oxygène) dans des cours d’eau ou des secteurs marins peut avoir une cause géologique, mais est aussi favorisée par d’autres microorganismes bien nourris (avec des engrais azotés)
- une seule bactérie « miroir » avec un régime alimentaire diversifié en acides aminés pourrait causer notre extermination (elle, et ses millions de descendantes)
- les parasites représentent une force évolutive nettement sous-estimée (on pense juste « proie versus prédateur »)
- des pans sensibles de l’économie peuvent être gravement mis à mal par des ravageurs (mangeant les récoltes, ou des adventices coriaces et irritantes) — ou la disparition d’espèces alliées (pollinisateurs, microfaune de l’humus)
Bref, il est facile de sous-estimer le minuscule, alors qu’il peut avoir un rôle majeur à l’échelle de civilisation et même d’ère géologiques. Cela me parait intéressant d’intégrer ces aspects aux dynamiques des mondes imaginaires, avec de nouveaux périls et crises. Les personnages tentent de régler le problème, le contournent, vivent avec ou survivent… bref, c’est un élément de décor, pas très glamour à première vue, mais qui me parait receler un potentiel.
A suivre ! ✨


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