Le temps (5) : la machine à explorer le temps de H.G. Wells (1895)

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La machine à explorer le temps (1895) de H.G. Wells est un des premiers récits traitant du temps (voire le premier selon certaines ressources). En écoutant son adaptation sur France Culture, je me suis demandé comment retrouver sa saveur « gaslamp » et merveilleuse, sans m’emmêler dans des problème de causalité (qui ne semblent pas abordés dans ce récit).

Après deux articles orientés sur des adaptations de recherches en physique quantique, on revient dans des eaux a priori plus accessibles, mais qui présentent des aspects prometteurs en fantastique.

📖D’autres articles de la série sur le temps !

Références et ressources :

Pour approfondir :

Sommaire

  1. 🔷 Le point de départ
    1. ■ L’intrigue, en bref
    2. ■ Les problèmes à résoudre
      1. 📍 La possibilité d’un aller-retour.
      2. 📍 Respect de la loi de causalité
      3. 📍La conception de la machine
      4. 📍 Une machine utilisable dans une histoire !
    3. ■La forme dans le temps
      1. 📝La durée comme dimension
      2. 👻Décrire des êtres spirituels
  2. 🔷Machine à explorer le temps, mode d’emploi !
    1. ■Exploration éthérée
    2. ■La mémoire des vivants
    3. ■Installation liminaire
  3. 🐭En conclusion ?

📍 Les analyses d’œuvres incluent toujours des éléments sur leur contenu. Si vous craignez d’être divulgâché, vous pouvez utiliser les titres des paragraphes pour vous faire une idée de leur thème.

Hormis les citations et les images

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🔷 Le point de départ

L’intrigue de « La machine à explorer le temps » est célèbre, et a connu de multiples adaptations. Il s’agit ici de repartir du matériau de départ et de voir comment procéder pour l’utiliser sans risque de paradoxes problématique (par exemple : le paradoxe du grand-père sur Wikipédia).

■ L’intrigue, en bref

Un inventeur parvient à créer une machine à explorer le temps et l’utilise pour visiter le futur. Il se rend en l’an 802 701 pour y découvrir que l’espèce humaine a évolué en deux races : les Éloïs (gracieux, indifférents, enfantins, frugivores, sans défenses) et les Morlocks (simiesques, troglodytes, nocturnes, albinos, carnivores). Il suppose que les premiers descendent des classes sociales supérieures, et les seconds des classes laborieuses vouées à servir dans l’ombre. Dans un monde totalement maitrisé, l’absence de difficultés à résoudre a conduit à une perte de compétences, de connaissance ainsi que d’intelligence, provoquant une dégénérescence globale de l’espèce humaine. L’explorateur se fait voler sa machine par les Morlocks, puis cherche des armes pour les affronter. Ces deux décisions l’amènent à mieux comprendre le monde. Par la suite, il poursuit son voyage vers la fin extrême de la Terre, vue comme une ère désespérante : les humains ont disparu, des créatures hideuses et terrifiantes peuplent le monde, l’air est raréfié et froid, tandis que le Soleil mourant rougit l’horizon. L’explorateur revient au 19e siècle et transmet son témoignage, n’ayant pour preuve que deux fleurs fanées dans ses poches, et repart le lendemain. Il ne revient pas, de sorte qu’on peut le supposer mort.

■ Les problèmes à résoudre

📍 La possibilité d’un aller-retour.

Les utilisateurs de la machine à explorer le temps doivent être en mesure de revenir au présent. Vu l’ambiance du roman, je pars du principe que ce doit être compatible avec mon cadre « gaslamp », dénommé Artland. Cela m’autorise à intégrer la magie, mais implique d’être cohérente avec les lois du surnaturel de ce monde.

🐭 Pour en savoir plus sur le cadre

📍 Respect de la loi de causalité

Il faut éviter que le voyage dans le temps porte atteinte à la loi de causalité, c’est-à-dire qu’on provoque une anomalie en sauvant ou en tuant un individu. C’est le principal problème avec les allers-retours dans le temps.

Dans le roman de H.G. Wells, le personnage principal est avant tout un témoin, et cherche peu à changer le monde, de sorte que la question ne se pose pas vraiment. J’ai l’impression que la vision du temps à l’arrière plan va dans le sens de « les vies individuelles ne changent pas grand-chose aux grandes tendances ». Cela permet de sauver quelqu’un qui aurait dû mourir, mais ça implique aussi qu’on ne peut modifier une tendance lourde. Si on applique ça à la Shoah : on pourrait sauver une personne isolée mais pas un nombre significatif et, surtout, on ne pourrait pas empêcher l’horreur globale de s’accomplir. Une telle description du temps est très fataliste, évoquant un livre : toute l’histoire de la planète est une sorte de grand roman dont on ne peut corriger que quelques lignes, ici et là.

Cette vision du temps décrit ma compréhension de l’histoire, mais je ne la prends pas comme contrainte. La seule règle que je m’impose ici est d’éviter les problèmes causaux.

📍La conception de la machine

Les concepts mobilisés dans le roman sont antérieurs à la théorie de la relativité et de la mécanique quantique (on est en 1895). L’appareil est décrit avec des cristaux de quartz, de l’ivoire et on s’attarde sur des métaux assez nobles (bronze, étain, cuivre). L’ensemble m’évoque davantage une porte des rêves qu’une véritable « machine ». Le dispositif parait donc plutôt magique que mécanique.

📍 Une machine utilisable dans une histoire !

Toutes les adaptations et créations doivent être utilisables dans le cadre d’une histoire, aussi bien en romans qu’en jeu de rôle. Cette dernière dimension est importante : il est bien plus facile de tricher sur la cohérence en roman qu’en jeu de rôle, car les joueurs sont susceptibles de contester et de pointer les failles.

■La forme dans le temps

Mon point de départ se situe dans l’incipit (consultable sur Wikisource, dans les références). C’est à partir de là que je me suis demandé où je pouvais aller.

L’incipit de « La machine à explorer le temps »

L’Explorateur du Temps (car c’est ainsi que pour plus de commodité nous l’appellerons) nous exposait un mystérieux problème. Ses yeux gris et brillants étincelaient, et son visage, habituellement pâle, était rouge et animé. Dans la cheminée, la flamme brûlait joyeusement et la lumière douce des lampes à incandescence, en forme de lis d’argent, se reflétait dans les bulles qui montaient brillantes dans nos verres. Nos fauteuils, dessinés d’après ses modèles, nous embrassaient et nous caressaient au lieu de se soumettre à regret à nos séants, et c’était cette voluptueuse atmosphère d’après dîner où les pensées vagabondent gracieusement, libres des entraves de la précision. Et il nous expliqua la chose de cette façon — insistant sur certains points avec son index maigre — tandis que, renversés dans nos fauteuils, nous admirions son ardeur et son abondance d’idées pour soutenir ce que nous croyions alors un de ses nouveaux paradoxes.

— Suivez-moi bien soigneusement. Il va me falloir discuter une ou deux idées qui sont universellement acceptées. Ainsi, par exemple, la géométrie qu’on vous a enseignée dans vos classes est fondée sur un malentendu.

— Est-ce que ce n’est pas là entrer en matière avec une bien grosse question ? demanda Filby, personnage argumentatif à la chevelure rousse.

— Je n’ai pas l’intention de vous demander d’accepter quoi que ce soit sans cause raisonnable. Vous admettrez bientôt tout ce que je veux de vous. Vous savez, n’est-ce pas, qu’une ligne mathématique, une ligne de dimension nulle, n’a pas d’existence réelle. On vous a enseigné cela ? De même pour un plan mathématique. Ces choses sont de simples abstractions.

— C’est parfait, dit le Psychologue.

— De même, un cube, n’ayant que longueur, largeur et épaisseur, peut-il avoir une telle existence ?

— Ici, j’objecte, dit Filby ; certes, un corps solide existe. Toutes choses réelles…

— C’est ce que croient la plupart des gens. Mais, attendez un peu. Est-ce qu’il peut exister un cube instantané ?

— Je n’y suis pas, dit Filby.

— Est-ce qu’un cube peut avoir une existence réelle sans durer pendant un espace de temps quelconque ?

Filby devint pensif.

— Clairement, continua l’Explorateur du Temps, tout corps réel doit s’étendre dans quatre directions. Il doit avoir Longueur, Largeur, Épaisseur, et… Durée. Mais par une infirmité naturelle de la chair, que je vous expliquerai dans un moment, nous inclinons à négliger ce fait. Il y a en réalité quatre dimensions : trois que nous appelons les trois plans de l’Espace, et une quatrième : le Temps. Il y a cependant une tendance à établir une distinction factice entre les trois premières dimensions et la dernière, parce qu’il se trouve que notre conscience des choses se meut par intervalles dans une seule direction, au long de cette dernière dimension, du commencement jusqu’à la fin de notre vie.

— Ça, dit un très jeune homme qui faisait des efforts spasmodiques pour rallumer son cigare au-dessus de la lampe, ça… très clair… vraiment.

— Or, n’est-il pas très remarquable que cela soit négligé jusqu’à un tel point ? continua l’Explorateur du Temps avec un léger accès de bonne humeur. Voici réellement ce que signifie la Quatrième Dimension, quoique certaines gens qui en causent ne sachent pas ce qu’ils disent. Ce n’est qu’une manière différente d’envisager le Temps. Il n’y a aucune différence entre le Temps et l’une quelconque des trois dimensions de l’Espace, sinon que notre connaissance se meut au long d’elle. Mais quelques imbéciles ont saisi le mauvais sens de cette idée. Vous avez tous entendu ce qu’ils ont trouvé à dire à propos de cette Quatrième Dimension ?

— Non, pas moi, dit le Provincial.

— C’est simplement ceci : l’Espace, tel que nos mathématiciens l’entendent, est censé avoir trois dimensions, qu’on peut appeler Longueur, Largeur et Épaisseur, et il est toujours définissable par référence, à trois plans, chacun à angles droits avec les autres. Mais quelques esprits philosophiques se sont demandé pourquoi exclusivement trois dimensions — pourquoi pas une quatrième direction à angles droits avec les trois autres ? — et ils ont même essayé de construire une géométrie à quatre Dimensions. Le Professeur Simon Newcomb exposait celle-ci il y a quatre ou cinq semaines à la Société Mathématique de New-York. Vous savez comment sur une surface plane qui n’a que deux dimensions on peut représenter la figure d’un solide à trois dimensions, et de là, ils soutiennent que par des images de trois dimensions ils pourraient en représenter une de quatre s’il leur était possible de se rendre compte de la perspective de la chose. Vous comprenez ?

📝La durée comme dimension

Pour décrire le sens de sa démarche, l’explorateur du temps explique que les objets n’existent pas juste en trois dimensions (hauteur, largeur, épaisseur), mais qu’il faut leur ajouter la durée pour qu’ils existent. Un cube instantané ne saurait être un cube.

On peut aussi s’interroger sur les êtres vivants : ils auraient aussi une « forme » dans cette quatrième dimension, et leur « soi » serait la vue d’ensemble de ce qu’ils furent de la naissance jusqu’à leur terme.

👻Décrire des êtres spirituels

L’être vivant, au sens commun du terme, ne serait alors que l’équivalent d’un embryon. Il commencerait à être complet au moment de sa mort, formant un être accédant à une autre dimension. Là, on pourrait « voir » les choses et les êtres sous tous les angles. La couche la plus « récente » apparaitrait comme l’enveloppe extérieure d’un oignon, et le germe seraient à l’intérieur ? Interagir seulement avec la couche ancienne reviendrait à n’utiliser qu’une partie d’un réseau complexe, en fermant les vannes des secteurs les plus récents, ou en ne regardant qu’une seule face d’une structure vaste, pleine de reflets et de composantes.

Ces créatures temporelles laisseraient une empreinte dans une forme de temps, celui que les machines à explorer le temps utiliseraient pour créer leurs simulations.

Note : je n’ai finalement pas utilisé d’êtres spirituels en 5 dimensions, mais ils ont probablement du potentiel dans une perspective lovecraftienne.

🔷Machine à explorer le temps, mode d’emploi !

Mon adaptation (artlandaise) de la machine autorise deux emplois : une exploration sous la forme d’allers et retours, sans possibilité d’influer sur les événements ; et une entrée (sans retour avec la machine) dans une contrée liminaire. Chaque choix est assorti de conséquences qui deviennent des éléments centraux d’histoires.

■Exploration éthérée

La machine permet de se rendre dans une copie, une simulation du passé ou du futur, à partir de ses vestiges ou de ses tendances au présent.

Cette dimension éthérée serait comparable à un voyage dans un vitrail ou au travers d’un verre photographique. L’environnement de la simulation devient de plus en plus simple, épuré, vide, à mesure qu’on s’éloigne du présent. Cela correspond au futur plutôt lisse que découvre l’explorateur du temps de H.G. Wells : si on gratte un peu, il y a des problèmes de climats, d’écosystème, de psychologie… mais c’est secondaire par rapport à la fable. Le fait d’explorer une « simultation » rend les anomalies normales, négligeables.

L’énergie consommée pour le voyage serait fonction de la complexité qu’on cherche à atteindre. Plus on veut intensifier des traces et les vivifier, entrer dans un haut niveau de détails, et plus le voyage deviendrait coûteux. La nature de l’énergie utilisée reste à déterminer. Le choix opéré détermine la possibilité, par exemple, de fuir un danger en se déplaçant dans le temps de quelques mois ou années.

■La mémoire des vivants

Quand quelqu’un explore une version éthérée du passé ou du futur d’êtres actuellement vivants, ceux-ci le perçoivent confusément.

L’apparition de rêves similaires, vécus par des dizaines, des centaines voire des milliers de personnes aurait toutes les chances d’attirer l’attention. On peut imaginer le trouble que cela provoquerait, avec articles dans la presse et enquêtes.

■Installation liminaire

Si on décide de rester plus de quelques jours à une époque, la machine à explorer le temps risque d’être détruite, mais cette perte est aussi le point de départ de la création d’une contrée liminaire. Ce concept me sert pour les zones intermédiaires entre monde matériel et monde spirituel. Ces territoires sont d’une taille limitée, à mi-chemin entre un monde matériel et les mondes spirituels ; leurs frontières sont brumeuses ou iridescentes et conduisent aux Limbes.

D’autres contrées liminaires !

Une contrée liminaire peut devenir un monde matériel, mais cela implique en premier lieu de lui trouver un « support », un « substrat », par exemple une planète désertique. Petit à petit, l’énergie fuite au travers des frontières de la contrée, et contribue à transformer les territoires. À mesure que le phénomène prend de l’ampleur, une boucle de rétroaction se met en marche, et transforme en retour aussi la contrée autrefois liminaire. Elle change, s’adapte, tandis que le temps se synchronise entre les deux espaces.

En définitive, la contrée ressemble toujours à la simulation d’époque visitée à l’aide d’une machine à explorer le temps, mais elle se développe désormais librement, en parallèle du « présent » du monde précédent de l’explorateur du temps.

🐭En conclusion ?

La machine à explorer le temps m’incite plutôt à aller du côté du merveilleux que des sciences. D’ailleurs le contenu de l’histoire tient beaucoup à la critique des inégalités sociales en 1895.

Les contrées liminaires sont pourvoyeuses de solutions pratiques pour traduire beaucoup de fictions, notamment d’horreur (type « Silent Hill »), mais aussi les aventures en lien à des créatures étranges, féeriques. C’est un passe-partout en matière d’intrigues, qui a le bon goût de bien fonctionner avec la Colline Creuse au cœur d’In-Existence.

On peut sûrement trouver des applications dans d’autres univers, mais il faut, pour chacun d’eux, établir clairement les contraintes (énergie, plans d’existence…) pour que ça s’articule proprement.

🔍 Pour poursuivre votre visite en documentation

A suivre ! ✨

Forêt de Bellême

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