En feuilletant l’actualité sur la crise des carburants, je me suis demandé quel type de société était mis en difficulté par des prix élevés, pourquoi cela arrivait, pourquoi c’était difficile à corriger. Le cadre de la ZoNorEc est le plus adapté pour ce type de contexte, c’est donc là que j’ai posé mes notes.
De là, j’ai dérivé vers « est-il objectivement possible de proposer un autre modèle? », « si oui, à quelles conditions ? », « est-il possible d’opérer la transition ? ».
Les cadres fictionnels offrent des avantages. On est dans une éprouvette : on contrôle les conditions de départ et on rajoute ce qu’on veut (me concernant, il y a toujours une dose de surnaturel, ça m’aide à me sentir « chez moi »). Bonus : comme c’est imaginaire, on se freine moins sur les solutions envisageables, c’est libérateur.
En somme, voici un article traitant de création d’univers (comment on peut intégrer notre monde dans un autre) et de l’autorisation qu’on peut se donner d’imaginer des changements, pour ne pas souffrir trop d’apathie et de découragement.
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Sommaire
📍 Les analyses d’œuvres incluent toujours des éléments sur leur contenu. Si vous craignez d’être divulgâché, vous pouvez utiliser les titres des paragraphes pour vous faire une idée de leur thème.

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🔍La ZoNorEc, c’est quoi ?
La ZoNorEc est l’une des nombreuses civilisations en développement au sein de l’ensemble FIM. Vous aurez vite un aperçu des ambiances en consultant les sous-tableaux sur Pinterest (qui, hélas, ne peut être mis ici directement en contenu embarqué).
Quelques éléments pour situer les enjeux dramatiques en conception:
- Saveur contemporaine et moderne
- Confrontée au brouillard magnétique (comme pour le Regenland, dans In-Existence, mais avec des spécificités et un parcours différent). Lui et son cousin (le mirage iridescent) peuvent isoler des territoires pendant des jours ou des semaines. Les zones à l’intérieur sont confrontées à des situations environnementales exceptionnelles. De manière transparente, il s’agit de zones qui me servent à réfléchir à la mise en fiction de plusieurs temps différents de changement climatique. Le but : il faut que ça reste ludique et intéressant.
🔷Une dépendance aux carburants à bas prix
■La situation de base
La ZoNorÉc (mais aussi Union, et quelques autres) a conçu son développement sur la possession d’une automobile par chaque habitant. Le territoire a été optimisé en ce sens : ici les logements ; là, des centres commerciaux ; par-là, d’autres loisirs ; ailleurs, les travail… La voiture est essentielle pour réaliser ces multiples trajets. Comme il s’agit d’un bien coûteux, il peut être acheté à crédit. En revanche, son entretien repose entièrement sur l’usager qui a besoin en premier lieu de l’alimenter en carburant.
La capacité à acheter du carburant à un prix faible (comprendre « abordable par les plus faibles revenus qui doivent partir loin pour travailler ») est indispensable au maintient du mode de vie.
Pour garantir des prix de carburant bas, il faut assurer un approvisionnement stable et prévisible.
L’imprévisibilité croissante dans l’approvisionnement
Les zones de production de carburant sont éloignées des zones de consommation. La stabilité de l’approvisionnement dépend donc de la sécurité et du contrôle à plusieurs niveaux :
- Puits de pétrole
- Raffineries
- Pipelines
- Transport routier (alimentant les stations-service)
- Sécurité du marché boursier impliqué dans l’achat et la vente
Il suffit que l’un des maillons subisse des pressions pour que les prix soient affectés en bout de chaine, à l’achat par l’automobiliste. Or les crises possibles sont variées et s’alimentent mutuellement :
- Géopolitique. Elle découle de la rivalité entre Union et ZoNorÉc, aiguisées par les crises internes, auxquelles les dirigeants peuvent chercher des dérivatifs.
- Social. La pauvreté s’apprécie par rapport à la richesse possible dans une société. Si tout le monde a peu de revenus, on n’assiste pas à de telles réactions sociales. Les inégalités incitent les plus pauvres (et ceux qui ont peur de les rejoindre) à protester. Il y a également un risque d’augmentation de la criminalité dans le cas où la population ne croit plus en la « justice sociale », c’est-à-dire la possibilité de vivre correctement, voire de s’élever dans la société en respectant les règles du jeu. Il peut en découler des émeutes et des grèves, entrainant des perturbations durant plusieurs semaines.
- Brumeuse. Le brouillard magnétique et les mirages iridescents peuvent isoler des territoires, et les retirer temporairement de la carte du monde, donc des réseaux économiques.
- Assurantielle. Les territoires subissent des dégâts du fait d’incendies, de bombardements, de cyclones, d’inondation, etc. Dès lors, il faut rebâtir. Or les assurances et réassurances connaissent elles-mêmes des limites, de sorte que seules les structures les plus puissantes parviennent à se maintenir, renforçant la concentration de la propriété et donc des richesses par élimination des acteurs faibles.
Le besoin d’un changement
Les modes de vie dépendent du carburant à bas prix, mais ceux-ci deviennent difficiles à maintenir.
Par ailleurs, la consommation de carburants fossiles est une cause majeure de la crise du brouillard magnétique. Si certains continuent de nier cette réalité, les dirigeants (incluant ceux des entreprises spécialisées dans ce marché) sont informés du problème. Il existe un consensus sur l’existence de cette menace et son aggravation constante.
Comment changer ?
■Les freins au changement de société
Face au développement des pollutions et du phénomène du brouillard magnétique, des appels au changement de société se multiplient, mais la mise en œuvre est complexe, car c’est l’ensemble de l’organisation qu’on remet en question.
La difficultés de mobiliser des fonds pour changer
Une modification en profondeur d’une société, surtout rapide, implique de disposer d’un cap et de moyens. Pour les investisseurs, les bénéfices à court terme sont du côté du maintien de l’état actuel de l’économie : tout est prêt, connu, familier. À l’inverse, parier sur un nouveau monde parait très incertain et n’offre pas de garantie de retour sur investissement (et le cas échéant, s’il a lieu, ce sera à moyen ou long terme).
Collectivement, tout le monde a intérêt à passer dans un système économique viable sur la durée ; individuellement, les acteurs économiques ont intérêt à ne pas prendre l’initiative du changement et laisser reposer ce poids sur d’autres.
Dans le cas des acteurs économiques spécialisés exclusivement dans l’économie présente, et dont tous les atouts disparaitraient dans l’économie future, s’ajoute une lutte pour la survie. Il s’agit d’empêcher le changement pour perdurer, à n’importe quel prix. Comme ces acteurs disposent de fonds considérables (ils sont au cœur du système présent et en bénéficient pleinement), ils disposent de ressources (influence et argent) leur assurant une capacité d’obstruction maximale.
L’appel à des États avant tout gestionnaires de crise
L’implication négligeable des acteurs privés de l’économie aboutit à une situation où il n’y a pas de fonds pour financer le changement, hormis les fonds publics. Or ceux-ci sont confrontés à une double pression, réduisant leurs marges de manœuvres.
- Hausse structurelle des dépenses en période de crise. La puissance publiques assure et intervient en cas de catastrophe. Elle est donc exposée au premier plan à l’aggravation de la situation environnementale. Par ailleurs l’État est jugé responsable lorsque le carburant est trop cher, et pour l’inflation qui en découle (prix du transport, du chauffage, etc.).
- Diminution structurelle des sources de financement. L’État est censé ne pas imposer les entreprises pour ne pas les mettre plus en difficulté (situation effective des petites structures). L’État ne devrait pas augmenter les prélèvements pour ne pas ajouter une charge sur les ménages en plus de l’inflation.
L’État renonce à utiliser sa principale arme, la création de lois, au motif du respect des libertés, de la propriété et de la crainte que les plus riches fuient le territoire et cessent d’y investir.
Des sources instables de financement. Pour compléter les budgets, les gouvernants peuvent alors se tourner vers l’emprunt, avec des fonds provenant d’entités spéculatrices et visant des bénéfices garantis, en particulier à court terme. Traiter la situation de changement comme une succession de crise (sous-entendant un retour possible à la normale) favorise le recours à l’emprunt. Ces dépenses sont considérées comme exceptionnelles, mais l’exceptionnel devient la norme, tandis que les mesures prises ne permettent pas de passer à une autre organisation de la société. Pire : à mesure que les États s’endettent, ils réduisent leur marge de manœuvre dans un système économique fondé sur l’incitation plutôt que sur la régulation et la contrainte.
Une pression sur les ménages et les entreprises
Les ménages et les entreprises sont invitées à investir pour effectuer une transition passant par l’isolation des bâtiments, l’innovation et l’électrification (pour remplacer le carburant à bas prix). Or, à mesure que le problème augmente (structurellement) et que les catastrophes (ponctuelles) se multiplient, les marges de manœuvres de ces acteurs se réduisent également. Alors que ces situations de tension rendent évidentes la réalité du problème, leur urgence conduit à des dépenses immédiates qui compliquent une résolution à long terme – d’autant que l’ampleur du phénomène est inconnue, et s’accroit.
L’absence de contre-modèle
Presque tout le monde est d’accord pour dire « il faut réduire la consommation de carburants fossiles », mais la feuille de route manque.
Des contre-modèles révolutionnaires, qualifiés de « décroissants » et « punitifs » s’esquissent, mais ils peinent à se faire entendre ou comprendre. Les mesures les plus marquantes constituent un renoncement à ce qui est mis célébré par le modèle social au travers des fictions, des réseaux sociaux et du comportement des élites.
🔷À quoi ressemblerait un autre modèle?
Si les modèles manquent en ZoNorÉc, des exemples existent en revanche notamment au Regenland. Ils inspirent des propositions de mesures, considérées usuellement comme révolutionnaires, et volontiers décriées.
■Système politique
Le Sénat du Futur
Par la structure de l’organisation du vote, l’institution de la double-chambre législative induit un conservatisme fort, avec par conséquent aussi une défense prioritaire des intérêts des personnes les plus âgées et les mieux insérées dans le systèmes (grands propriétaires, etc.).
Le système démocratique avec succession fréquente d’élection donne l’impression d’être à l’écoute de la population, donc d’être la meilleure solution possible pour répondre à ses besoins. Néanmoins, cette fréquence favorise aussi les décisions d’affichage : prétendre agir en faveur de ses électeurs supposés devient plus avantageux qu’une décision de fond, avec une évaluation de l’efficacité des politiques publiques.
Une solution pour réduire le problème sans modification majeure de la Constitution (une démarche très chronophage, complexe et incertaine) peut consister à modifier le mode d’élection d’une seule des deux chambres, précisément la plus conservatrice. En créant un « Sénat du Futur » (une oxymore, puisque le nom découle d’un terme signifiant « conseil des Anciens »), on facilite la défense des intérêts à long terme.
Concrètement, si le vote est limité aux moins de 30 ans pour cette seule chambre, l’attitude des élus sera vraisemblablement différente.
Simplification fiscale
La complexité du système fiscal est censée favoriser la justice sociale, mais en pratique, seuls les acteurs économiques capables de se payer les services d’experts en profitent vraiment. Une simplification implique alors :
- Versement automatique des aides. Fin des dépôts de dossier prenant des heures. Les informations justifiant des aides sont centralisées et assorties d’un versement automatique si applicable, ce qui réduit le risque de non-recours des potentiels bénéficiaire (un problème récurrent). Bonus pour le gouvernement : il sait en temps réel qui aurait droit à quoi, et combien coûterait la mesure.
- Une seule ponction. Pas de taxes ou de charges sur le salaire. Toutes les rentrées de l’État dépendent de l’impôt (sur le revenu des particuliers et sur les sociétés).
■Législation économique
La régulation des investissements
Les investissements dans des domaines considérés comme nuisibles (dans le cas d’espèces, des produits issus du pétrole) sont interdits. Les entreprises concernées ont le choix entre se financer par leurs profits ou investir dans d’autres domaines pour se diversifier.
Le plafonnement des richesses
Un seuil maximal est fixé au patrimoine. Le dépassement ne donne pas lieu à un « impôt », mais à l’obligation de dépense au profit d’une structure d’intérêt général : projet de réhabilitation environnemental, fondation pour le développement des arts, etc. Cette solution conserve l’effet de « ruissellement » de la richesse, mais s’avère moins frustrante que l’argent mis dans le « pot commun » de la nation. L’acteur économique conserve une partie de son autonomie et joue un rôle de mécène.
L’interdiction des produits « vicieux »
Par produits « vicieux » on entend l’inverse de ceux « vertueux » par rapport à l’objectif visé. Par exemple ceux ayant un effet délétère sur la santé et l’environnement.
Pour fonctionner, l’interdiction doit être prévisible (date de fin ni trop proche ni trop lointaine), et stable (cette loi ne pourra pas être suspendue ou relancée sans arrêt).
En outre, si le produit provoque une dépendance, une politique d’accompagnement des usagers doit nécessairement être mise en œuvre, sous peine de favoriser la contrebande et l’enrichissement rapide du crime organisé. Il est impossible de contrôler un produit facile à dissimuler et à ventes importantes dans une économie de marché qui se caractérise par des contrôles faibles pour faciliter justement la circulation des biens et des personnes. Sans soutien de la population, la prohibition d’un bien largement consommé (a fortiori en cas de dépendance) conduit automatiquement à des effets pervers.
La protection du commerce de proximité
Le commerce de proximité est indispensable dans une économie relocalisée (logement, loisirs, emplois). Par conséquent, l’un des enjeux (une fois celui des taxes résolu) est celui des loyers et des baux.
Une solution pourrait consister à intégrer le loyer comme une dépense contrainte dans la déclaration d’impôts, et en tenir compte de la sorte. Néanmoins, si cela soulage effectivement le contribuable, l’effet pervers immédiat est de réduire les recettes de l’État au profit d’un propriétaire qui est indirectement encouragé à ne pas se retenir sur les hausses de prix.
Que les loyers soient encadrés ou que d’autres solutions soient envisagés, l’impératif de la protection du tissu économique local reste.
L’accès au logement décent
Un enjeu absolument fondamental est la possibilité pour les individus d’accéder à un logement décent (protégé aussi des fluctuations de températures extrêmes). Il faut résoudre plusieurs problèmes liés.
- Trajet logement-emploi
- Prix du loyer (dépense contrainte qui rend très vulnérable au moindre coup dur)
- Prix du prêt immobilier (mêmes constats que pour le loyer)
- Accès facile et sûr pour les plus jeunes, quittant le domicile des parents ou tuteurs
Un « nouveau départ » possible à tout moment
Dans un contexte de crises récurrentes, n’importe qui est exposé à la perte de son logement, de son emploi ou à des problèmes graves de santé.
L’accompagnement doit être pensé de manière globale et systématique, par exemple un guichet unique, pilotant les appuis médicaux, psychologiques, pratiques (papiers, déclarations, relogement…). Ce type de parcours reste « accidentel », mais a de fortes chances de se multiplier.
■Comment mettre en œuvre cet autre modèle ?
Le besoin d’un succès électoral
Un changement de « sénat », tout comme une remise à plat complète de la fiscalité et des régulations sévères orientant vers une nouvelle économie impliquent nécessairement une victoire politique majeure. Cela ne peut être obtenu sans un récit convaincant décrivant ce futur. Chaque composante de la société doit pouvoir s’y retrouver, avec un horizon positif.
Des freins considérables
C’est d’autant plus délicat que l’inertie est immense et que la résistance au changement est majeure, avec un intérêt à polariser le débat pour le bloquer. Il y aura des procès en autoritarisme (réduction des libertés, atteintes aux possessions) ; des accusations d’idéalisme et d’incompétence (coût des solutions, réaction des marchés) ; de l’apathie (le changement radical part toujours avec un handicap par rapport au maintien de l’existant ou au retour au passé rêvé).
Est-ce possible ?
Dans des contextes de tension, des changements institutionnels rapides peuvent se produire (dans un sens ou un autre). Pour que ceux-ci aient lieu, il faut un programme précis, organisant la transformation de la société.
De telles démarches existent dans les groupements militants conservateurs à composante spirituelle, et visant l’édification d’une nouvelle société morale. Il s’agit d’être prêt à agir quand les circonstances le permettent et, d’ici là, de convaincre en rassemblant plutôt qu’en clivant. Bien que l’objectif soit radical, il ne vise pas la révolution, mais une transition accélérée et organisée, dans le cadre d’un État de droit soutenant plus clairement l’intérêt général qui passe par une égalité des chances et le maintien de l’habitabilité des territoires.
🐭En conclusion ?
La ZoNorEc est loin d’être achevée. Elle commencera à devenir fonctionnelle quand ses liens avec notre monde ne seront pas transparents. D’ici là, il y aura des couches d’inspiration différentes, des niveaux de sens, des enjeux particuliers, une ambiance affinée…
Comme cette réflexion sur le probable échec de réformes à court terme en ZoNorEc répondait à des articles précédents (sur le climat, les assurances, et les révolutions), il m’a paru pouvoir trouver sa place ici.
Les changements de société sont difficiles à manœuvrer, en fiction comme dans la réalité. Il s’agit de penser ce qu’est « l’avant », ce qu’on veut réparer (garder, protéger) et quelle direction prendra « l’après », sans verser dans l’excès d’idéalisme (soudain, tout le monde est satisfait, convaincu et pacifique). Mais on peut quand même raisonnablement admettre qu’il y a de meilleures configurations que d’autres : une société qui détruit son monde et d’innombrables formes de vie pose problème ; mais c’est le cas aussi d’une société qui impose des frustrations et suscite une peur constante parmi sa population. On peut certainement éviter ces extrêmes — hors exercice de conception de dystopie, auquel cas, pas de quartier !
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