Mes problèmes de structure avec la romance

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La romance est un genre à succès, avec énormément d’autrices, qui travaillent passionnément dans différents sous-genres : romantasy (croisement de romance et fantasy med-fan typiquement) ; romance historique (tendant ou non vers l’uchronie) ; cosy romance (petites boutiques, villages mignons) ; romantic suspense (croisement avec le thriller) ; romance sombre (amour dans un contexte de violence) ; dark romance (romance incluant des aspects psychologiques compliqués voire des violences diverses dans le couple en formation, souvent sur fond de contexte de violence)…

Constatant une telle passion, je me demandais pourquoi, vraiment, ça ne passait pas pour moi. Pourquoi je m’ennuyais rapidement? Pourquoi je me moquais de ce qui pouvait advenir aux personnages ? C’était pour moi d’autant plus mystérieux que j’ai aimé les histoires de Jane Austen, et que je continue d’avoir de l’affection pour elles. Comment pouvais-je préféré une histoire de deux siècles à tout ce que j’ai pu connaitre de la production actuelle ?

Cet article est une synthèse de l’état actuelle de cette enquête.

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🔷Les fragilités de la romance (par une non-lectrice du genre)

J’ai pris des notes et constaté que la romance me pose problème à plusieurs niveaux, qui dépassent la question des sentiments ou de la voix de l’autrice, pour toucher à des aspects de structure même de l’histoire, au début, au milieu et à la fin.

■ Au début: l’accroche et le problème à résoudre

La force de l’intrigue dans les histoires à suspense

Le premier point qui me pose problème est l’absence de « début ». Dis comme ça, ça peut paraitre absurde. Il y a bien un début au livre ! Là, juste après la couverture et les crédits… Pour expliquer ce manque que je ressens au début, voici quelques points de départ d’intrigues :

  • Un individu sans vraiment de nom ni de mémoire, vit dans un immense labyrinthe vivant, en compagnie des statues, de la mer qui se déverse régulièrement dans les couloirs, et en recevant parfois la visite d’un étrange chercheur érudit sarcastique. Comment est-il arrivé ici? Quels sont les secrets de ce lieu ? Qui étaient les autres habitants (morts) de ce lieu ? … → Piranèse, par Susanna Clarke.
  • Dix personnes sont invitées par un étrange personnage en son manoir sur une île à peine accessible et le premier soir, en lieu et place de l’accueil de leur hôte, elles écoutent un message les accusant chacune de meurtre et affirmant que l’heure est venu d’être punies pour leurs actes. → Ils étaient dix (précédemment « Les dix petits nègres« ) par Agatha Christie.
  • Une cambrioleuse surentrainée veut échapper à l’amour exclusif de sa mère, mais est reçoit une invitation à un concours clandestin réservé à l’élite des voleurs au terme duquel elle pourrait voir un voeu excaucé (n’importe lequel). → Thieves’ Gambit par Kayvion Lewis.

On a donc ici des événements étonnants, qui sortent les individus de la marche usuelle de leur vie. Il y a une rupture qui amène à être attentif pour comprendre ce change, les nouvelles règles du jeu, les dangers.

Tout sur les personnages en romance

Dans une romance, tout le poids de l’intrigue repose sur les personnages (leur passé, leur état présent) :

  • Personnalité, goûts
  • Ambitions affichées, et aspirations profondes contrariées
  • Relations à leur entourage
  • Blessures émotionnelles qui les empêchent de trouver le bonheur

Les personnages ont une ambition (désir externe) qui est difficile à réaliser, tandis qu’ils rencontrent l’autre et que l’amour devient une complication supplémentaire dans leur vie.

Le futur amoureux est rencontré lors de la tentative d’accomplissement d’un objectif (aller dans une école spéciale) ou dans une situation subie (mariage arrangé). Quand on lit les accroches, l’accent est mis sur :

  • A quel point le futur amoureux est… mystérieux, effrayant, puissant, riche, dangereux, étrange… (et beau, d’une beauté insensée, irréelle, parfaite, etc.). Il veut souvent se venger ou conquérir quelque chose.
  • A quel point le décor est … exotique, luxueux, dangereux, gothique, cosy… (les personnages secondaires incarnent les aspects de ce décor)
  • A quel point elle subit de contraintes et n’a pas le droit à l’échec : elle est obligée pour sa famille (ou son royaume, ou…) ; elle est endettée (ou globalement en grave manque d’argent, elle est boursière, etc.). On peut aussi combiner : elle se sacrifie pour avoir l’argent nécessaire pour les traitements médicaux de son petit frère chéri, ou elle est vendue pour éponger les dettes de son père (ou autre). Parfois, elle veut se venger ou résoudre un ancien meurtre ou éviter que quelque chose de grave n’arrive, mais je ressens rarement la spécificité du drame, c’est à dire ce qui le distingue de la masse des autres histoires existantes.

Et donc ?

Je reconnais à la romance un souci des personnages principaux. Dans des histoires focalisées sur l’intrigues, on croise des décisions qui n’ont pas d’autre sens que de servir les rebondissements, et on sent qu’il y a un script (un synopsis de travail) derrière le texte.

En revanche, à n’avoir « que » des personnages hyperboliques (beauté, puissance, richesse, compétences…) et des enjeux de sacrifice pour ses proches (ou de manque d’argent), on arrive à la situation où j’ai l’impression que trop de quatrièmes de couverture se ressemblent.

En romance, il me manque une bonne situation de départ, intrigante, avec des enjeux personnels variés. J’ai envie d’être étonnée, curieuse, de dresser l’oreille, qu’il y ait un quelque chose d’inattendu… et que ça ne soit pas là qu’au début !

■ Au milieu : l’enjeu de l’amour

Le mariage avait une autre valeur du temps de Jane Austen

Dans les intrigues de Jane Austen, on a des héroïnes confrontées à des problèmes très concrets : l’accès à l’héritage et l’insertion dans la société. Le mariage est un enjeu social et économique définitif. Quand une femme est mariée, ses revenus sont (sauf grave incident) fixés pour le restant de ses jours. Elle bénéficie d’un statut associé à celui de son époux. Donc une fois mariée, l’essentiel des rails sont posés.

Qu’est-ce que j’ai apprécié ?

  • Le volet documentaire historique (exploration d’une partie de la société du début du 19e siècle)
  • Comment des femmes lucides quant à leur situation cherchent à mener une vie digne, sans transiger sur leurs principes essentiels, mais en subissant une forte pression sociale et économique. Comment elles ménagent aspirations, espérances et limitations constantes.
  • La comédie sociale (les personnages secondaires sont très bien soignés).
  • Touche cosy avec le souci du détail, du quotidien, du foyer, des saisons…

Dans tous ça, la romance n’est qu’un aspect de la difficulté du vécu. Elle laisse rêver à une émancipation, à une libération des émotions, à la possibilité de choisir avec envie et de ne pas seulement opter pour le moindre mal. Dans l’absolu, « Raison et sentiment » aurait pu s’arrêter avant les deux mariages, en adoptant une orientation de drame social « le monde est injuste, mais je fais face aux limites qu’il m’impose en restant droite ». Le mariage d’amour est important car il laisse espérer des libertés qui dépendent exclusivement du bon vouloir de l’époux. Son tempérament peut faire du mariage un enfer ou le cadre d’une existence agréable. Tout dépend de lui dans un système où il décide de tout.

A l’inverse, dans le monde contemporain, le mariage n’est plus un statut définitif, et l’espérance d’un mariage d’amour plutôt que de raison n’est pas un horizon émancipateur. Vivre chez soi avec un conjoint bienveillant n’est plus la condition nécessaire pour avoir le droit d’étudier, de travailler, de vivre une passion, etc. Aussi, quand je vois une héroïne de romance contemporaine, j’ai du mal à être aussi inquiète pour elle.

Alors quelles sont les autres approches possibles ?

La romance comme cheminement psychologique vers le bonheur

La chaine de Shirley Jump (en anglais et elle parle un peu vite) s’intéresse à l’écriture des romances. L’intérêt de son travail est d’atteindre un niveau d’abstraction qui permet de saisir la structure et les dynamiques de constructions. Plusieurs de ses analyses sont d’ailleurs applicables hors du genre de la romance. Pour résumer ce que j’ai compris de son propos :

  • Les personnages cherchent consciemment à résoudre un problème explicite
  • MAIS le vrai problème est interne, résultant de mécanismes psychologiques défensifs qui les rendent malheureux
  • En premier lieu, l’amour apparait comme une complication dans leurs vies,
  • MAIS c’est aussi une étincelle qui leur donne de l’élan
  • Il n’en demeure pas moins que chacun des personnages doit faire son propre chemin de guérison (il n’est pas sauvé par l’autre).
  • Par ailleurs, comme les deux personnages se sont vus dans des contextes difficiles, ils savent à quoi s’attendre et ne risquent plus trop de mauvaises surprises durant les futures crises du couple formé à la fin de l’histoire.

Bref, on tend vers la romance thérapeutique (mais où la romance n’est pas la thérapie, juste la cerise sur le gâteau général du bien-être).

Et à part ça ?

Le côté « guérison » et « progrès des personnages » semble raisonnablement répandu pour ce que j’ai pu voir. Il s’inscrit par ailleurs dans la lignée d’une écriture à l’américaine, avec le désir interne et le désir externe, ainsi que le cheminement vers un bonheur qui était parfois à portée de main dès le début.

J’ai l’impression que la focale sur le couple (s’attire, se dispute, se sépare, se reforme) est assez répandue. La conclusion est alors le moment où l’union devient stable, on a fait le tour des sombres secrets et l’un des amoureux au moins a pu résoudre un objectif externe majeur, grâce à l’autre amoureux.

■ A la fin, une vraie fin

La fin justement me pose souci. Là encore, je peux invoquer Jane Austen pour expliquer pourquoi. En 1810, on pouvait raisonnablement se dire que si l’héroïne a réussi à épouser un homme exemplaire (on l’a vu au travers des péripéties), qui l’aime, et qui a des revenus garantis, alors cette même héroïne est tranquille. Le mariage est aussi définitif que la mort. Fin de l’aventure. Une femme mariée est inscrite sur des rails.

Maintenant, au 21e siècle, le divorce est tout de même commun, tandis que les sources de revenus sont plus incertaines (hors groupes sociaux très privilégiés). Cela signifie que « finir » une histoire sur un mariage ne nous dit pas du tout ce qui va vraiment se passer. Et même si on a un épilogue avec trois enfants, ça ne garantit rien.

En voyant les « dark romances » et les « romances sombres » ou encore les « romances mafieuses », j’ai pensé à mes propres écrits sur In-Existence.

  • Alvise et Mathilde, c’est une romance exemplaire, dans le milieu du crime organisé, avec de l’ambition, de l’argent, de l’amitié, des rivalités, du suspense… Tout comme il faut, jusqu’à… et là, ce n’est plus une romance.
  • Eufemia et Mr. X, c’est une romance sombre, secrète, ennemie, compliquées, avec une forte composante sexuelle, un double triangle amoureux, tout! Jusqu’à… et à nouveau, ce n’est plus une romance.
  • Lorenz et Mel, … pareil.

Des meurtres, des trahisons, du thriller, des vengeances, des fuites, des sentiments qui… Bref, on a compris.

Ce que j’essaie de dire : c’est que seul l’auteur décide du moment de choisir la « fin », et selon cette décision, l’impression change du tout au tout. Pareil en cinéma d’horreur, si vous regardez la version japonaise de Ring et que vous arrêtez l’histoire pile après que le couple ait trouvé le puits avec le cadavre, alors ça ressemble à une fin de film d’action : résolution, fin de malédiction (et en fait, pas du tout).

Au 19e siècle, un mariage constituait bien une « fin » pour une femme dans la société européenne. On avait suffisamment d’éléments pour se projeter dans la suite. Dans une romantasy avec des personnages nobles, un mariage a des chances d’être tout aussi définitif dans ses conséquences. En revanche, dans d’autres cadres, le bisou ou l’alliance ne garantissent rien du tout. On pourra alors distinguer les fins:

  • Happy forever
  • Happy for now : version contemporaine avec acceptation de l’incertitude (même si plus on connait les protagonistes en profondeur et plus on peut supposer que ça pourrait durer).

Maintenant, si on revient à mon plaidoyer pour les intrigues avec un début intrigant, on a bien des fins. Des « vraies » fins. Pourquoi? Parce qu’on a posé une liste de questions au début et qu’on clôt en donnant les réponses. Dans un roman policier, on a « qui a tué/volé » et puis l’identité (et la méthode et le mobile). C’est un puissant moteur de satisfaction. J’aime vraiment que l’histoire s’achève avec un certain nombre de réponses. Or cela suppose que l’histoire dès le début pose des questions qui peuvent recevoir des réponses : comment résoudre tel problème ; qui a fait XX ; que signifie YY ?

Encore une fois, on peut faire le lien avec Jane Austen : comment une jeune fille désargentée, avec une bonne éducation et une famille aimante, peut réussir à naviguer et mener une vie décente, voire heureuse ? Les livres proposent des réponses. On n’est pas dans l’énigme policière, mais on a quand même un « comment » et des réponses. Même chose si on suit le parcours de Jane Eyre. L’intérêt est le même : une jeune femme avec des contraintes de tous les côtés, mais une forte volonté, qui cherche à s’en sortir avec pratiquement aucune carte en main.

🐭 En conclusion

Puis-je trouver mon bonheur au milieu des milliers de romances publiées? Ce n’est théoriquement pas impossible. Mais comme je cherche des réponses à des questions posées au début, il faudrait plutôt regarder dans les hybridations. Quant à la question, j’aime qu’elle me surprenne.

Si c’est juste X cherche l’assassin de sa sœur/mère/grand-mère/meilleure amie (c’est fou, tous ces féminicides qu’on se coltine en fiction), ça m’ennuie. Je suis désolée pour le personnage, mais sa souffrance ne présente pas pour moi un intérêt particulier. Pourquoi lire cette histoire-là plutôt que la multitude d’autre qui sont similaires? Je sais que certains ont un faible pour la familiarité. En témoigne le succès chaque année renouvelé des romances de Noël et autres miracles de Noël. Les laisser tourner en fond sonore pendant que je prépare des gâteaux ne me dérange pas, mais c’est uniquement à cause de la combinaison « décors thématiques + pas de massacre » (même les documentaires animaliers comportent des meurtres déchirants de lapereaux ou des renardeaux polaires affamés). En somme, je n’écoute même pas ce qui se passe dans l’histoire.

Quand je lis vraiment (ou regarde vraiment), j’aime qu’on me surprenne, et pas juste avec du gore. Je parle de surprise qui me donne envie de dire « ce scénariste/ cet auteur est brillant ».

Bref, pour l’heure, moi et la romance, on continuera de ne se croiser que de loin, en mode « on prend des nouvelles poliment », mais au moins, je sais pourquoi ! Et je sais quoi dire à une romance qui voudrait me séduire : « Intrigue-moi !« 


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