Créer des mythes (6) – La Mère du Dragon (1/2)

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Les travaux en mythologie comparée permettent de discerner des problématiques, des aires de diffusion, et, grâce à l’approche phylomythologique, de disposer d’une dimension supplémentaire : la profondeur du temps de l’évolution des mythes.

Le présent article est le résultat d’un exercice de puzzle. Il montre les types de ressources que vous pouvez utiliser pour votre création de mythologie. Je me suis essayée à voir jusqu’où je pouvais aller dans la proposition d’un protomythe crédible pour les populations en Afrique du sud-est voilà 60 000 à 70 000 ans.

A priori, ce n’est pas très glamour, la préhistoire africaine, du moins quand l’objectif initial des recherches est de penser des univers médiévaux-fantastiques ou contemporains (c’est le cas pour mon projet In-Existence). J’ai été surprise néanmoins de me rendre compte que le modèle qui se dessinait s’avérait « utile » :

  • Il m’aide à articuler des symboles, du sens, bref, à penser la création et l’utilisation de mythes.
  • Il constitue un moyen mnémotechnique pour retenir d’autres mythes (réels et attestés ceux-là) qui partagent des composantes.

J’ai intitulé mon protomythe « la Mère du Dragon », car cette figure a été un catalyseur dans la conception du récit.

Je constate en écrivant le texte que l’article devient massif. Je pars donc sur une division en deux épisodes. Le premier précise la démarche : lectures, sources d’inspiration et méthodes. Ensuite, le récit proprement dit sera relativement court. Ce qui risque d’être long en revanche, c’est l’explication du choix des ingrédients en détail. On retournera dans la salle des machines avec des considérations sur l’évolution des sociétés, les migrations préhistoriques, les traces survivantes dans les mythes… C’est un peu technique, mais j’espère que vous y trouverez des ressources et des pistes de réflexion utiles pour vos propres créations.

Références :

  • « Des flèches empoisonnées vieilles de 60 000 ans » in Espèces n°60, juin 2026, p.10
  • Olivier Voizeux « Archéologie. Sapiens empoisonne ses flèches depuis plus de 60 000 ans » in Pour la Science n°581, mars 2026, p.15
  • Julien D’Huy,
    • Dragon. Généalogie mondiale d’un mythe (Armand Colin, 2025)
    • L’aube des mythes. Quand les premiers Sapiens parlaient de l’Au-delà (La Découverte, 2023)
  • Jean-Loïc Le Quellec et Bernard Sergent, Dictionnaire critique de mythologie (CNRS édition 2017)
  • Alain Testart, L’amazone et la cuisinière. Anthropologie de la division sexuelle du travail (Gallimard, 2014)
  • Françoise Héritier, Masculin/Féminin 1. La pensée de la différence (Odile Jacob, 1996)
  • Claude Lecouteux,
    • Fantômes et revenants au Moyen âge (1996)
    • Les nains et les elfes au Moyen âge (1988)
    • Fées, Sorcières et Loups-garous au Moyen âge (1992)
    • Chasses fantastiques et cohortes de la nuit au Moyen âge (1999)
    • Histoire des Vampires – Autopsie d’un mythe (1999)
  • Éric Crubézy, Aux origines des rites funéraires. Voir, cacher, sacraliser (Odile Jacob, 2019)

🔍 Pour en savoir plus sur les ressources utilisées

Sommaire

📍 Les analyses d’œuvres incluent toujours des éléments sur leur contenu. Si vous craignez d’être divulgâché, vous pouvez utiliser les titres des paragraphes pour vous faire une idée de leur thème.

Hormis les citations et les images

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🔥 Les problèmes avec les protomythes

Le protomythe a mauvaise presse et constitue un exercice qu’un chercheur sérieux évitera. Parmi les problèmes : la tendance à amputer le matériau et à privilégier une variante écrasante ; une absence de méthode claire. Pour plus de détails, je vous renvoie vers le Dictionnaire critique de mythologie en référence, plusieurs articles abordant ces questions et les solutions trouvées pour tenter de quand même rassembler des ingrédients anciens, mais sans tomber dans les défauts (incluant les dérives nazies autour des aryens).

L’objectif ici est de s’appuyer d’une part sur les mythèmes remontant loin dans le passé, et d’autre part sur les anomalies. Celles-ci sont des bizarreries logiques dans les mythes. Elles paraissent arbitraires, et en même temps ont été conservées parce qu’elles portaient quelque chose dont on a perdu la clef.

Il s’agit bien d’un exercice de protomythe au sens où il s’agit d’un récit reconstitué, mais qui ne fonctionne que dans un environnement et à une période : la savane du sud-est de l’Afrique préhistorique. L’idée est de partir du principe que les populations qui sont parties ont gardé quelque chose du complexe symbolique matérialisé par ce protomythe. Ensuite, il y a eu énormément de recomposition des ingrédients, un peu comme si on mettait les mots-clefs dans un sac et qu’on secouait fort : les liens les plus importants sont souvent restés ; les autres ingrédients se sont recollés différemment, pour répondre aux enjeux des différentes sociétés.

🔷La démarche

Ma démarche de conception du protomythe de la « Mère du Dragon » articule trois dimension. Le « point de départ » est un ensemble de lectures attentives récentes en mythologie comparée. Le « complément » présente des lectures précédentes qui ont orienté mon appréhension du sujet. Le « déclic » présente la lecture à partir de laquelle j’ai eu la sensation que je pouvais proposer un protomythe raisonnablement fondé et cohérent dans sa narration, sa fonction de mythe, et les héritages multiples.

■Le point de départ : la phylomythologie

Les trois ouvrages de phylomythologie de Julien d’Huy s’intéressent aux mythes les plus anciens, relatifs à l’origine de la mort et de la figure du dragon. Au travers des mythèmes identifiés, on a les bords d’un puzzle, très brièvement, entre autres :

■Complément : en mémoire

La conservation de bizarreries

Claude Lecouteux étudie des sources médiévales, montrant les évolutions des mythes, sous la pression d’un environnement social et sur le long cours (les nains, de sinistres deviennent bons, voire mignons par exemple). Des fragments de croyances très anciennes perdurent et sont maintenus par le conteur, même quand ils n’ont plus vraiment de sens dans le récit qui a évolué. La présence d’un lièvre dans la chasse sauvage n’a a priori pas plus de sens que celle de notre appendicite. Les anomalies dans les contes, les superstitions, les légendes et les mythes sont des traces d’une version antérieure où la présence de cette bizarrerie était logique dans le récit.

Les représentations du sang chez Alain Testart

Dans L’amazone et la cuisinière, l’anthropologue Alain Testart s’intéresse à la division sexuelle dans les tâches, notant l’universalité du tabou lié au sang menstruel et son opposition au sang de la chasse.

Les jeux d’opposition par 2

Françoise Héritier dans Masculin/Féminin (1) étudie les ressorts de l’opposition entre le masculin et le féminin, qui s’articulent à toute une pensée en base 2 (chaud/froid, haut/bas, etc.) qui structure notre pensée.

Jean-Loïc Le Quellec a écrit plusieurs synthèses sur la mythologie, parmi lesquelles une mention relative à la symbolique des nombres et leur importance dans les croyances. L’Afrique est en base 2, l’Eurasie plutôt en base 3, tandis que l’Amérique, dernière colonisée par Homo Sapiens, est en base 4. De là, il est tentant de partir du principe que les premiers mythes étaient structurés en base 2 : deux tentatives, deux alliés, etc.  

Le sens d’un mythe

Les mythes servent à donner du sens au monde : son origine, pourquoi la société est constituée de telle manière, et en option le but ou la destination finale. Parmi les thèmes universels on trouve : l’origine de la mort, l’origine des menstruations, le tabou de l’inceste.

Complément : les points communs des rites funéraires

Éric Crubézy s’intéresse aux points communs des rites funéraires tout autour du monde, en identifiant trois étapes systématiques :

L’écotype

Les mythes s’inscrivent dans un environnement, en tenant compte de ses particularités :

Les premiers mythes remontant à l’Afrique, avant les grandes migrations et avant la découverte de l’Australie (vers −60 000), ils devaient donc s’inscrire dans un écotype africain, et a priori, plutôt du registre de la savane si on considère les environnements associés aux découvertes de fossiles d’hominidés. Cela posé, lesdites découvertes sont compromises dans les forêts à sol acide qui nuise à la conservation, de sorte qu’une partie du tableau manque nécessairement.

■Déclic : l’amaryllis

Mes notes sur deux courts articles:

Des traces de poison ont été trouvés sur des microlithes ayant servi de flèches entre 60 000 et 70 000 ans en Afriques du Sud. Auparavant, les traces de poison avérées les plus anciennes dataient de 7 000 ans.

Le poison est du gifbol (soit « bulbe à poison »), qui est encore aujourd’hui très utilisé dans la zone par les chasseurs-cueilleurs. Il s’agit d’un jus extrait du bulbe de Boophone disticha (de boûs le bœuf, et phónos le meurtre), une plante très répandue de la famille des Amaryllidacées. Cette amaryllis est facilement reconnaissable à son gros bulbe émergeant de terre et surmonté de longues feuilles en éventail.  Il comprend deux alcaloïdes toxiques : la buphanidrine et l’épibuphanisine.

L’exsudat laiteux, riche en alcaloïdes neurotoxiques, se transforme après séchage au soleil en une sorte de gomme prête à l’emploi. Le produit est utilisé pour la chasse et à des fins médicinales (analgésique et hallucinogène selon Wikipédia).

Le gifbol agit au bout de quelques heures. L’animal blessé doit donc être longuement poursuivi. L’utilisation de ce poison implique donc dès les origines de notre espèce une aptitude à l’anticipation et à la planification, ainsi qu’une perception claire du rapport de cause à effet.

En regardant la photographie de Boophone disticha, j’étais stupéfaite de son aspect: des fleurs rouges, et un feuillage en éventail, semblable à des cornes ou à une chevelure hérissée. Son cycle de vie suit les saisons humides et sèches.

Une plante aussi décisive dans la survie des communautés, avec une apparence aussi extravagante, et ressemblant par ailleurs à une tête tranchée qui fleurit de rouge, devrait être présente dans les mythes locaux.

Cependant, si elle avait été une pièce logique dans les mythes de cet écotype dès 60-70 000 ans, elle ne pouvait en revanche plus avoir le moindre sens pour des populations migrantes se rendant dans des territoires dont elle est totalement absente. Ces peuples-là auraient donc transporté dans leurs récits des fragments (fleur rouge, mort, vie, poison, résurrection…) qui restaient important par leur pouvoir évocateur, mais n’avaient plus de sens, de sorte qu’il devenait nécessaire de les recomposer.

En postulant l’amaryllis dans l’intrigue sur l’émergence de la mort, certaines pièces étranges deviennent plus logiques, et permettent de proposer l’articulation d’autres éléments, bord à bord, pour dessiner un protomythe cohérent.

👻 Est-ce crédible ?

Si Boosphone disticha était effectivement liée au complexe mythologique du serpent, il y aurait beaucoup de traces, inspirées de l’ensemble. Il faudrait qu’elles soient présentes dans l’ensemble des traditions (une poignée de composante chez le peuple X, une autre chez Y, etc.). Si ça n’apparaissait que chez un seul, ça ressemblerait un peu trop à du hasard. Et si c’est chez « aucun », on pourrait arguer raisonnablement que le rapprochement ne tient pas.

On pourrait imaginer par exemple :

  • Une interdiction pour les femmes d’y toucher (les mythes du serpent impliquent fréquemment une femme dont l’inconduite sexuelle a causé de grands torts et manqué de causer la mort de la communauté entière)
  • Une association au lait
  • L’implication de la Lune (ou des animaux associés : écailleux, amphibiens, lièvre, chien, ou caractérisés par leurs cornes)
  • Une insistance sur la saisonnalité et l’eau (pluie, foudre)
  • Une mention d’une tête coupée, d’une chevelure
  • Une évocation de chasseurs
  • Une évocation du voyage vers l’Autre Monde, celui des défunts, ou de la Voie lactée

Je ne connais pas assez les ressources en ethnologie/anthropologie humaine touchant à l’Afrique dans le secteur où notre plante toxique fleurit : je n’ai pas les moyens de mettre à l’épreuve cette intuition. Par chance, dans le domaine de la création de mythes pour un cadre fictionnel, nous n’avons pas besoin de vérifier qu’une idée est vraie pour l’utiliser ! ✨

🐭 En conclusion ?

Cette histoire de « Mère du Dragon » est en préparation depuis de longues semaines. J’ai d’abord identifié un bout en partant des mythèmes de Julien d’Huy, puis de bord en bord, ajouté des ingrédients qui me paraissaient cohérents

  • sur le plan de la narration (logique interne et base 2),
  • des fonctions du mythe,
  • des motifs usuellement proches (serpent/lune/femme par exemple)
  • de l’environnement, des moyens technologiques et de la société (par d’argent, pas de mines, etc.)

A suivre ! ✨

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