Social fiction (3) – Qui contrôle le territoire ?

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Quand on crée des sociétés, on a tendance à aller au plus simple : copier le patriarcat, ou l’inverser pour poser un matriarcat-miroir, ou faire comme si le problème n’existait pas. Le bon choix est celui qui est le plus adapté à votre histoire (ou à l’ambiance de votre cadre de jeu).

Le contrôle du territoire détermine les règles de transmission du pouvoir et le socle des guerres. L’existence de principes anciens, cependant, n’est pas une raison pour se cantonner à des civilisations toutes similaires, car on peut justifier toutes sortes de variations. L’essentiel est de comprendre les enjeux, les sources, et de décider ce qu’il est le plus opportun d’appliquer.

Références :

Sommaire

  1. 🔷La patrilocalité généralisée
    1. ■ La patrilocalité, en bref
    2. ■ Depuis les primates
    3. ■ Un détour par le mythe du matriarcat primitif
      1. ● Le point de départ du débat
      2. ● Pas d’assise scientifique au mythe en l’état de mes connaissances
        1. La matrilinéarité n’implique pas un matriarcat
        2. Le monde à l’envers n’est pas un récit historique
        3. Les peuples australiens n’étaient ni féministes ni pacifistes
        4. La répartition sexuelle des tâches est généralisée
      3. ● Et si je veux un matriarcat primitif ?
    4. ■ Et donc chez les humains « originels »?
      1. ● Un probable patrilocalisme
      2. ●Le cas de Sapiens et Néandertal
  2. 🔷Que fait-on dans nos fictions?
    1. ■ A quoi ressemblerait la fatalité patrilocale ?
    2. ■ Définir le contrôle du territoire
      1. ● Qu’est-ce qu’un territoire ?
      2. ● Qui a le contrôle de ce territoire ?
      3. ● Comment le contrôle du territoire se traduit-il en droit ?
      4. ● Quelles sont les armes permettant le contrôle du territoire ?
    3. ■ Des options pour justifier une société égalitaire
  3. 🐭 En conclusion ?

📍 Les analyses d’œuvres incluent toujours des éléments sur leur contenu. Si vous craignez d’être divulgâché, vous pouvez utiliser les titres des paragraphes pour vous faire une idée de leur thème.

Hormis les citations et les images

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🔷La patrilocalité généralisée

■ La patrilocalité, en bref

Pour résumer, un système patrilocal implique que les hommes restent en un même lieu.

■ Depuis les primates

Chez les primates, la patrilocalité est la norme, de manière massive, pour ne pas dire écrasante. Elle s’associe à des formes de coercition sexuelle envers les femelles : viols (notamment incestueux), viols collectifs (raffermissant les liens entre mâles participants), enlèvement de femelles d’autres groupes dont tous les mâles ont été tués, infanticides, harcèlement. Pascal Picq (en référence) souligne néanmoins que les pires, en gravité et quantité, sont spécifiques à notre espèce.

Je n’ai croisé que très peu de contre-exemples.

■ Un détour par le mythe du matriarcat primitif

● Le point de départ du débat

Johann Jakob Bachofen (1815-1887) a écrit un ouvrage intitulé « Le droit de la mère » (Mutterrecht en allemand). Vous pouvez le consulter en français sur Gallica. Très brièvement, il constate l’existence de récits évoquant un passé lointain au cours duquel les femmes auraient dirigé, et il construit une thèse sur le sens de l’histoire et des sociétés, avec des étapes. La phase du « droit de la mère » aurait existé en premier et aurait été vraiment dommageable. Le droit des pères a succédé et permis à la civilisation de s’épanouir.

L’idée d’un pouvoir occulte et antiques des femmes est une idée qui est ensuite reprise, réorganisée, et réinterprétée. Elle aboutit à notre époque à un autre récit d’histoire des sociétés :

● Pas d’assise scientifique au mythe en l’état de mes connaissances

Chez Picq, Le Quellec et D’Huy (en référence) on trouve des retours sur le mythe du matriarcat originel. C’est également le cas chez Anne Augereau (en référence). En substance : aucun élément sérieux sur le plan scientifique ne soutient la réalité d’un matriarcat originel. Pire, les données vont plutôt dans l’autre sens.

La matrilinéarité n’implique pas un matriarcat

Les sociétés matrilinéaires qui survivent encore de nos jours sont des cas complexes. On parle ici du fait que des femmes transmettent le nom et parfois la propriété foncière. Dans les faits, elles ne sont pas forcément favorables aux femmes qui y vivent, car la capacité à transmettre n’implique pas l’exercice du pouvoir ou des droits individuels. Je n’ai pas vu de démonstration convaincantes, seulement des juxtapositions ethnologiques de situations disparates.

Bref, je n’ai pas adhéré à la thèse de Heide Goettner-Abendroth dans Les Société matriarcales – Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde (2012, trad 2019). Vous pouvez consulter l’ouvrage si vous souhaitez vous faire une idée plus claire du débat ou si vous cherchez des éléments ethnologiques pour colorer vos créations de civilisations.

Ce qu’on peut retenir : je ne connais pas de société nettement défavorables aux hommes sur le plan du droit, les sociétés les plus « matriarcales » se contentent d’être plus ou moins égalitaires. En reprenant cette définition, nous vivrions actuellement dans un matriarcat.

Le monde à l’envers n’est pas un récit historique

Des mythes existent bien à propos de matriarcats primitifs ici et là, dans le monde. Mais ce sont toujours des mythes conçus sur le schéma du monde à l’envers : « avant » c’était le chaos, puis la société a été mise en ordre et désormais elle est juste. C’est à dire que les mythes de matriarcats primitifs ont toujours une seule fonction : justifier au contraire le patriarcat des sociétés concernées. Dans ce type de récit, du monde d’avant, on a aussi :

Je ne vois pas en quoi « avant les femmes dirigeaient » serait plus convaincant sur le plan historique que toutes les autres assertions sur « le monde d’avant » et son chaos primordial.

Les peuples australiens n’étaient ni féministes ni pacifistes

J’ai rarement de données sur les civilisations autochtones australiennes, mais rien de ce que j’ai lu ne pointe vers l’égalité des sexes ou le pacifisme. Ces sociétés connaissaient la guerre, et elle allait jusqu’à l’extermination du camp adverse (non-combattants inclus – article en référence).

J’ai lu des explications sur un système de mariage et d’alliance particulièrement complexe, mais il n’est pas du tout favorable aux femmes. Rien, là dedans ne ressemble même de loin à un matriarcat (ou à une égalité). Les Australiens ont été isolés du reste du monde pendant 60 000 ans, et n’ont été « corrompus » ni par l’agriculture ni par l’argent : pourquoi auraient-ils abandonné un système originel théoriquement optimal pour la vie en harmonie avec la nature ?

La répartition sexuelle des tâches est généralisée

Plus d’information chez Alain Testart (en référence). Il part de l’ethnologie pour comparer les aspects rituels, les traditions, les interdits. Si je résume sauvagement son ouvrage :

Le schéma qui se dessine n’est pas un matriarcat primitif, mais d’une inégalité des sexes remontant au moins 60 000 ans (date de séparation d’avec les peuplades en Australie).

● Et si je veux un matriarcat primitif ?

Nous parlons ici de créations fictionnelles : tout est permis ! L’objet de la série « social fiction » est d’attirer l’attention sur les enjeux de la création. Il s’agit de prendre le temps de se poser des questions et de faire des choix conscients. Rien de plus.

On peut donc décréter un matriarcat primitif chez les Humains, ou les Gobelins ou tout autre peuple intelligent dont on explorera l’histoire, les mythes, les valeurs… et chacun de ces éléments sera un moyen de créer des mystères et des aventures !

■ Et donc chez les humains « originels »?

● Un probable patrilocalisme

Les primates sont patrilocaux, et les sociétés humaines pour lesquelles nous avons des données sont patrilocales à une majorité écrasante. Aucun élément sur la période -3 millions d’années à -5000 ans ne suggère de raison de passer à la matrilocalité, puis de rebasculer à la patrilocalité, discrètement et sans laisser de trace.

Par conséquent, en l’état des données, j’estime vraisemblable que la patrilocalité ait été la norme.

●Le cas de Sapiens et Néandertal

La paléogénétique (deux articles en référence) signale dans les cas étudiés que les femmes sapiens s’accouplaient avec des hommes néandertal (et à l’inverse, pas de femme néandertal avec des hommes sapiens). La nouvelle a été présentée comme le signe que Néandertal était un homme très séduisant.

Si on est un peu moins romantique, et qu’on s’attarde sur l’hypothèse de la patrilocalité, on peut expliquer ça avec une toute autre histoire :

  • Néandertal était le premier sur le territoire européen, donc en position de contrôle des lieux et de pouvoir
  • Les Sapiens entrant ont donné des femmes pour acheter leur installation ou la paix (quand c’est à sens unique, c’est toujours le perdant qui donne ses femmes)

Notez ici qu’un même fait (analyse de vestiges) peut être interprété de deux manières radicalement opposées !

🔷Que fait-on dans nos fictions?

Ici, on entre sur le terrain de la social-fiction et avec les éléments précédents, on a des ingrédients pour changer la donne dans une société. En fait, c’est relativement facile de provoquer des points de bascule, et encore plus si on ajoute de la magie dans l’équation.

■ A quoi ressemblerait la fatalité patrilocale ?

Avant de parler des points de bascule, il faut aussi mentionner plus simplement la possibilité de ne pas en opérer. Dans cette représentation du monde, on postule que la patrilocalité est naturelle et que la culture ne saurait la faire disparaitre.

Les sociétés européennes actuelles heurtent cette idée, rien qu’avec leur droit consacrant l’égalité entre homme et femme, ainsi que la libre-circulation.

  • Si on veut développer l’idée que la patrilocalité est naturelle et nécessaire, alors il faut considérer notre civilisation comme littéralement contre-nature.
  • Pour démontrer la réalité de cet état de « contre-naturalité », il faut aussi que le récit (et le cadre fictionnel) établisse l’échec de notre modèle de société en s’attardant sur un champ large : recul intellectuel, abrutissement des populations, perte de valeurs morales (courage, force, combattivité, honneur, dévouement…), chute de la démographie, problèmes de santé mentale, perte de contrôle du territoire, bref, la décadence à tous les niveaux.

Ces thématiques me sont étrangement familières, j’ai l’impression de les avoir entrevues… Ah oui, peut-être chez Masha on Russia (lien Arte-Tv).

■ Définir le contrôle du territoire

La patrilocalité n’est qu’une modalité de contrôle du territoire. Dans la création d’univers, l’enjeu est de répondre à ces questions :

● Qu’est-ce qu’un territoire ?

Dans un univers magique, planaire, c’est totalement différent d’un monde purement matériel comme le nôtre. En science-fiction, le cyberespace amène d’autres réponses. D’ailleurs, avec les flux financiers de la mondialisation actuelle, les personnes assez riches pour voyager facilement et avoir des intérêts dans plusieurs pays vivent dans une autre modalité de « territoire » que le commun des mortels.

Notre présent montre ainsi qu’on peut avoir une concurrence de deux types de vécu du « territoire », et des frictions en découlent (et les frictions sont de la matière première dramatique, c’est donc intéressant).

● Qui a le contrôle de ce territoire ?

Les hommes ? Les premiers-nés ? Les Elfes ? Ceux qui ont survécu à une épreuve établissant une élection divine ?

● Comment le contrôle du territoire se traduit-il en droit ?

Quel que soit l’identité du contrôleur du territoire, le droit l’appuie : il est légitime. Peu importe le degré de technologie ou de magie, le contrôle du territoire implique des règles de droit.

Le droit permet également de transmettre le contrôle du territoire.

● Quelles sont les armes permettant le contrôle du territoire ?

Les mâles chimpanzés misent sur les muscles, mais dans un monde où la guerre implique des drones en masse, la jeunesse et la musculature deviennent secondaires. On pourrait parfaitement être cinquantenaire en fauteuil roulant et jouir d’un pouvoir armé démesuré.

  • Les armes adaptées au contrôle du territoire dépendent du type de société : magique ou non, et du degré de technologie.
  • Les sociétés désarmées ne survivent pas, elles sont absorbées par d’autres plus agressives. La création d’un monde pacifiste viable est extrêmement difficile. Je ne connais pour l’heure aucun exemple fictionnel convaincant.

■ Des options pour justifier une société égalitaire

On pourrait se demander : mais si les hommes tenaient le pouvoir à l’origine, comment basculer vers une société égalitaires? Nos données récoltées permettent de proposer des pistes qui peuvent servir pour des sociétés déjà égalitaires ou en cours de transitions.

  • Des hommes absents. Plusieurs sociétés favorables en droit aux femmes semblent partager un point commun : les hommes y étaient marchands ou pêcheurs, ou tout autre métier les envoyant au loin pendant longtemps. Il était indispensable de donner à son épouse (ou sa fille ou sa mère) les moyens de tenir le domaine. C’est une solution plutôt adaptée à des cadres historicisants.
  • Une crise démographique. Variation à partir de l’anecdote à demi-oubliée des babouins dont les mâles sont morts. La réduction du nombres de mâles agressifs suite à une crise pourrait être l’occasion d’un tournant culturel (et donc aussi juridique chez les humains).
  • Nécessité fait loi. L’existence d’une menace extérieure forte soude les composantes des groupes. On peut donc supposer qu’une société confrontée à un grand danger aurait plus de facilité à accorder des droits égaux aux personnes qui affrontent ce péril. Mais dès qu’il disparait (fin de guerre mondiale, par exemple), il y aura une tendance à vouloir revenir en arrière.
  • Solidarités féminines. Les femmes non apparentées doivent être solidaires. Cela passe par des modes d’organisation, des religions, des activités, des métiers… tout dépend de l’univers.
  • Rejet collectif des violences sexuelles. Les hommes doivent tout autant être actifs dans le rejet des violences sexuelles envers les femmes et les juvéniles du groupe. Pour aboutir à cette situation, la société doit avoir des valeurs et des institutions qui soutiennent cette attitude.
  • Contraception. Si dans une société magique, il existait une divinité empêchant toute grossesse en cas de viol, alors il serait très difficile de maintenir une marchandisation des femmes (qui est souvent associée à la patrilocalité). Mais par extension, toute mécanique (biologique, magique, technologique) de contraception efficace (empêchant une grossesse non désirée) favorise l’égalité. S’il faut que les deux partenaires désirent la grossesse pour qu’elle ait lieu, alors on rend mécaniquement très compliqué le maintien de sociétés d’exploitation, et notamment esclavagistes.
  • Changer les mythes. La répartition sexuelle du travail est adossée à des mythes misogynes (souillure du sang des femmes, danger qu’elles font courir à la société). Si on a d’autres mythes, on a aussi d’autres représentations, d’autres normes… Mais construire un autre système mythologique implique de s’attarder sur plusieurs aspects, avec des réponses qui intègrent les femmes à égalité (ou comme êtres supérieurs, si on passe dans une gynocratie) :
    • Expliquer l’origine du monde et son état actuel
    • Donner une place à chacun dans la société
    • Répondre à des questions intrigantes (la mort, le sens de la vie…)

🐭 En conclusion ?

On dispose de tout un panel de choix pour créer des sociétés originales et intéressantes sur le plan dramatiques. Les questions du contrôle du territoire et de l’égalité entre homme et femme sont liées à l’origine, mais dans des sociétés plus complexes, c’est moins net.

Magie et technologies futuristes offrent des pistes pour créer des situations inédites et stimulantes. Cela vaut la peine de s’arrête sur ces sujets pour approfondir les univers et enrichir les histoires !

A suivre pour d’autres recherches ! ✨

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