J’ai un problème avec les prophéties et les élus. On pourrait se dire « parce que c’est un schéma narratif récurrent » (cliché, trope), mais des genres entiers sont conçus sur la présence de motifs attendus, en premier lieu la romance et le polar.
Mon problème se situe plutôt du côté de la représentation du monde et du temps qui va de pair avec ces éléments. Dès qu’on se pose des questions sur la métaphysique, on se sent serré aux entournures.
📖D’autres articles de la série sur le temps !
Références et ressources :
Il y a énormément d’œuvres, alors je vous propose juste quelques articles de blog qui évoquent la question des prophéties et des clichés.
- Critique pour manque d’originalité : le vrai problème caché derrière – Stéphane Arnier → s’intéresse à la question de l’ennui
- Vous lisez Procrastination S04E04 – Les clichés – L’imaginaerum de Symphonie → l’ennui, le cliché surviennent parfois quand on ne comprend pas son sujet, ses personnages ; la question du sens qu’on donne à un ingrédient vu et revu
- Définition de « prophétie » du portail lexical (nouvelle incarnation du CNRTL – centre national des ressources textuelles et linguistiques – très utile !)
Sommaire
📍 Les analyses d’œuvres incluent toujours des éléments sur leur contenu. Si vous craignez d’être divulgâché, vous pouvez utiliser les titres des paragraphes pour vous faire une idée de leur thème.

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🔷 Le mot « prophète »
■ Une forte influence des religions du Livre
Un prophète est un individu inspiré par une divinité et qui en porte la parole. Dans notre monde, on utilise le terme pour les religions du Livre au sens large (hérésies et courants hétérodoxes inclus) : judaïsmes, christianismes, islams (au pluriel aussi). En pratique, le prophète est donc le porteur de la parole du Dieu unique, commun à ces différents systèmes de croyance.
On trouve aussi des porte-paroles d’esprits et de divinités dans d’autres spiritualités. On a ainsi la Völuspa (sur Wikipédia) qui décrit la fin du monde dans la mythologie scandinave (Loki, Fenrir etc.). Vu la date et le contexte de mise par écrit, il n’est pas exclu que l’eschatologie chrétienne aie eu une influence (difficile à déterminer). Dans les textes que j’ai lus, on parle bien plus souvent de « visionnaire » que de « prophétesse ». Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu ce dernier qualificatif ailleurs que sur Wikipédia.
Hors des religions du Livre, les porte-paroles d’entités spirituelles sont très, rarement qualifiés de prophètes (aucun exemple ne me vient à l’esprit). On a : des visionnaires, des mystiques, des chamanes, des oracles, des hommes-médecines, des prêtres, des pythies, des devins… bref, un très vaste lexique qui évite soigneusement le mot « prophète ».
Les livres les plus mystiques des judaïsmes et des christianismes comprennent des visions relatives à la fin du monde ou au messie. Les textes sont obscurs et poétiques. Certains sont écartés de tel canon, pris dans telle autre version. Le Livre d’Hénoch (sur Wikipédia) est l’un de ceux qui ont connu ce type de parcours.
Au sein du monde chrétien, la prophétie devient synonyme de vision du futur, de divination précise. On a ainsi les Prophéties de Nostradamus au cours de la Renaissance (sur Wikipédia).
■ Les prophéties en littérature de l’imaginaire
Les prophéties en littérature de l’imaginaire puisent dans cette vaste mythologie du Livre (le lien est d’autant plus flagrant qu’on y associe souvent un élu, sorte d’avatar de la figure messianique).
- Un visionnaire reçoit un message
- Le message est parfois obscur, auquel cas, il convient de le décoder
- Il faut en assurer la transmission jusqu’aux véritables destinataires
- Le message est pris au sérieux et engendre une attente
- Un élu doit accomplir la prophétie
- L’ordre du monde est restauré.
■ Digression par les prophéties de malheur et de bonheur
Je suis bien embêtée, car je ne retrouve pas ma source. J’avais lu (ou entendu dans un cours) qu’on distinguait deux types de prophéties dans l’Ancien Testament.
- La prophétie de bonheur : le prophète annonce une bonne nouvelle. Pour être reconnue comme vraie, cette prophétie doit absolument s’accomplir. Sinon, elle est fausse, on a affaire à un faux prophète.
- La prophétie de malheur : le prophète menace le peuple de catastrophes s’il ne se repend pas et ne revient pas sur le droit chemin de la morale. Il y a ici une astuce : si le cataclysme a lieu, le prophète avait raison et porte bien la parole divine. Mais si le malheur n’a pas lieu, il a raison aussi ! Parce que son message a incité suffisamment de gens à redevenir vertueux, de sorte que Dieu a renoncé à châtier la population.
Dans ces conditions, il est bien plus facile d’être un prophète de malheur ! C’est « face je gagne, pile tu perds ». L’important ici à retenir, c’est la nature des « preuves » de véracité de la prophétie qu’on cherche. Que doit-on observer pour estimer qu’elle est valable ?
🔷 Des prophéties qui n’en sont pas ?
Dans l’absolu, on pourrait imaginer de « fausses prophéties ». Je ne parle pas ici de mensonges, mais de messages à destination du futur qui n’impliquent pas de divinité ayant une connaissance sûre de l’avenir.
■ Voyage vers le futur
Supposons qu’à une date 0 on envoie une machine à voyager dans le temps vers le futur. Elle doit arriver en date 1000. Si un texte annonce « à telle date, un voyageur confus apparaitra à tel endroit », ce n’est pas une prophétie, c’est juste la conséquence du voyage accéléré vers le futur.
En 1000 ans, le message initial pourrait être devenu une légende, de sorte que l’on attribue à l’arrivant des atouts qu’il n’a pas ; ou bien on attend de lui des exploits dont il n’est pas capable, etc.
Dans ce cas, on aurait un mélange entre une prédiction fiable et une tendance à faire des projections excessives, à espérer du merveilleux par dessus l’extraordinaire.
■ Calculs scientifiques
La survenue d’une éclipse peut être anticipée à l’aide de calculs scientifiques. De même, on peut déterminer la date de passage d’une comète. Selon le niveau de connaissances d’une société initiale, on peut imaginer d’autres annonces d’événements.
Si on se place dans un cadre où une société a régressé et opté pour une ignorance généralisée matinée de dogmatisme (rejet des sciences, obscurantisme, etc.), alors ce qui était un simple résultat de calcul pourrait revêtir l’aspect d’une prophétie. De nouveau, on se retrouve dans un cas où l’irrationnel habille des faits, les déforme et les intègre à un système de croyance.
Pour jouer des tensions entre science et croyance, une telle histoire de prophétie implique :
- Un discours sur les sciences (philosophie, évolution, méthodes)
- Un discours sur les systèmes de croyance (quête de sens, construction du raisonnement sur la base de présupposé non démontrés et qui demeurent irréfutables par principe et dans la manière de construire la réflexion)
Il s’agit donc plutôt d’une subversion du motif dramatique de la prophétie que d’une véritable prophétie.
🔷 Parler avec des entités sans prophétie?
Si on considère les visionnaires hors mythologie du Livre, on peut trouver des pactes (on devient le porte-parole d’une entité), et l’accès à des connaissances normalement hors de portée des humains.
■ Nouer des pactes
Nouer un pacte permet d’avoir un interlocuteur régulier, qui se montre disponible et prêt à agir régulièrement. On se retrouve dans une logique de don et contre-don, ou de mariage mystique ; on peut aussi avoir des cas de possession privilégiée. Ou encore des combinaison de plusieurs aspects.
Le pactes du « sorcier » dans Donjons & Dragons est davantage inspiré de Faust que des spiritualités non-européennes. On a donc une entité purement maléfique (ou, au mieux, très douteuse) qui achète l’âme et vend de multiples atouts en retour. En somme, ça ressemble à une variante du don et contre-don.
■ Connaitre le passé pour réparer le présent
La divination permet d’accéder à des informations passées et à des connaissances supérieures :
- Qui a volé XXX ?
- Où est l’objet volé ?
- Qu’est-ce qui a causé la mort de XXX ?
- Quelle est la cause de la maladie de XXX ?
- Comment guérir XXX ?
Quelles sont les caractéristiques de l’entité qui répond ?
Il reste à se demander comment l’entité qui fournit la réponse est en mesure de la donner.
- (a) L’entité est omnisciente. Même si c’est le cas, il faut encore à définir « omniscient ». Lit-elle dans les esprits ? Sonde-t-elle les cœurs et les rêves ? Si elle peut le faire dans l’absolu, cela ne signifie pas pour autant qu’elle veut le faire, ni qu’elle peut le faire partout et en permanence. Et d’ailleurs, pourquoi une telle entité aurait-elle envie de répondre à la question d’un devin sur le futur mariage de son client ou la bague précieuse qu’on lui a volée ? Il y a un contraste entre un être cosmique et les petits soucis d’un être pas plus important qu’une bactérie à son échelle. Dans tous les cas, les entités omniscientes font courir de gros risques de cohérence, sur fond de « si … alors » en cascade.
- (b) L’entité a un savoir limité. C’est le cas par exemple de la nécromancie, quand on interroge un défunt sur ce qu’il savait. Ici, les choses sont plutôt simples en terme d’échelle. Il faut bien sûr déterminer les connaissances et comment la pratique est possible, par quel canal de communication, mais on n’a pas le problème de l’accès à une information infinie.
L’entropie et l’accès à l’information du passé
Dans le cas de l’accès au passé, on peut aussi se demander comment il est consulté. Une solution consisterait à s’inspirer du concept d’entropie en matière informationnelle. L’image : si on brûle un livre, en récupérant la cendre, la fumée et la chaleur, on pourrait reconstituer son texte. Une entité surpuissante (ou juste d’une autre dimension) ayant la capacité de remonter le cours de l’entropie pourrait alors retrouver des informations du passé, sans pour autant l’avoir vécu ni mémorisé.
En science-fiction, un tel accès à une dimension du cours de l’entropie permettrait de chercher les informations passées avec une machine ou tout autre dispositif. Il y aurait toutefois beaucoup d’aspects à préciser pour que l’intrigue ne s’effondre pas sous des problèmes de cohérence.
■ Déchiffrer le futur: astres et fleuves de l’inframonde
L’oracle de Delphes est très connu, avec sa pythie qui formule des divinations qu’il convient de déchiffrer. Beaucoup sont tellement ambiguës qu’elles peuvent signifier une chose et son contraire: pratique pour avoir raison quoi qu’il arrive !
Les messages du futur ont deux sources :
- Les astres. L’astrologie postule que les astres (planètes et luminaires, mais parfois aussi étoiles) ont une influence sur la destinée en fonction du moment et du lieu de naissance. Chacun devient sensible à une symphonie astrale qui évolue de manière prévisible (les astres se meuvent selon un parcours qu’on peut mesurer). Il en découle des périodes de chance et de malchance, lesquelles peuvent toucher spécifiquement certains domaines : amour, argent, guerre, etc. Ainsi informés, on se doit d’éviter les actions fragilisées en période de malchance.
- Inspirations souterraines. Du côté de la mythologie grecque, le Styx permet de connaitre le destin, et de tenter de l’infléchir (toujours en vain, ce qui nourrit les tragédies). La pythie de Delphes est en lien avec cet inframonde et en tire ses visions.
Si on se réfère à Julien d’Huy, il est tentant de faire le lien entre ces deux domaines et le vaste complexe mythologique du dragon et de la mort. En substance, tant les fleuves infernaux (Styx etc.) que la Voie lactée proviennent de la même source, qui est elle-même liée à la mort, au destin, aux grands secrets du monde.
De ce que je comprends, certains peuples sont passés du constat de l’inéluctabilité de la mort à l’idée d’une fatalité s’étendant à l’ensemble de l’existence. Les pratiques astrologiques et oraculaires s’inscrivent dans cette vision du monde.
🔍 Les références complètes des ouvrages de Julien d’Huy
🔷 Qu’implique une prophétie ?
Ici on retrouve des questions proches de celles dans les articles de social-fiction, c’est à dire des soubassements de la création d’un cadre fictionnel. Quand on crée un monde à prophétie, on décide implicitement de certaines caractéristiques métaphysiques.
■ Un destin (ampleur et nature à déterminer)
La prophétie suggère fortement l’existence à la fois de destins individuels (en particulier celui de l’élu) et de destins collectifs, par exemple :
- Malédiction touchant une lignée royale
- Sang ancien et mystérieux chargé de pouvoir grâce à son ancêtre mythique, et permettant d’utiliser un artefact surpuissant
- Peuple condamné à l’errance et au malheur, mais à qui on assure qu’il trouvera le bonheur sur une terre promise
L’existence d’un destin est plus ou moins contraignante sur le libre-arbitre. A quel point la fatalité s’applique-t-elle ? Le dosage du destin pose beaucoup de questions en cascade, des « et si » à en perdre la tête. Compte-tenu des problèmes de cohérence qui peuvent en découler, il est prudent de définir la notion de « destin » qu’on applique.
Les « faux destins » d’In-Existence
En ce qui me concerne, pour In-Existence, j’ai une malédiction qui peut s’apparenter à un destin imposé (et tragique bien sûr). Elle se manifeste par des effets délimités et identifiables. Certains personnages tentent de les comprendre et de les déjouer.
- Hasard modifié : concrètement, c’est un peu comme s’il y avait des dés pipés sur chaque événement affecté. Pas de certitude, mais une probabilité accrue que les choses aillent dans un sens. Concrètement, si on veut aller contre, on s’expose à une succession improbable d’événements « malchanceux ».
- Suggestion : la malédiction susurre des suggestions qui sont cohérentes avec la personnalité du sujet et l’incitent à prendre plutôt telle décision que telle autre. On a donc une présence active, au sein même de l’esprit, avec le risque d’en perdre la raison.
- Attraction : une combinaison de hasard modifié et de suggestion qui tend spécifiquement à amener des gens impliqués à se retrouver.
■ Une entité puissante qui connait le futur
Si on considère le destin comme une malédiction, le malédicteur cherche à faire advenir un futur qui lui convient, en utilisant toutes les personnes touchées-contaminées. Dans ce cas, il ne connait pas le futur, mais souhaite le façonner.
Dans le cas classique (où la prophétie n’est pas une malédiction), une entité supérieure avertit le prophète qui sert de canal de communication. Il faut alors résoudre quelques questions :
- Comment l’entité connait-elle le futur ?
- Si elle voit plusieurs futur possible et des chemins pour y aller, cela signifie-t-il que seul le visionnaire dispose d’un libre-arbitre ? Ou qu’en réalité, personne n’est libre? Dans ce cas, les visionnaires sont seulement des héros tragiques, voués à une fatalité vers laquelle ils vont consciemment?
- A quel point le futur est-il écrit ? Quel type d’événements sont obligatoires ? Pourquoi ?
- Combien d’entités ont accès à la connaissance du futur ? Pourquoi ? Si une seule divinité connait la future guerre du Bien contre le Mal et son issue, pourquoi faut-il absolument que cette guerre advienne ?
- Si le futur est largement écrit, alors pourquoi a-t-on besoin de la prophétie pour qu’il advienne ? En théorie, il devrait juste advenir « tout court » ?
■ L’élu
La prophétie provient d’une entité supérieure et vise un but. L’élu est un être exceptionnel, capable d’exploits inaccessibles pour les humains ordinaires.
L’élu, aux lisières entre le héros et le messie, inspire les épopées. Son statut questionne sur le monde qui doit advenir :
- Si l’élu est le descendant d’une lignée perdue, on sous-entend que certains humains sont naturellement supérieurs par leur sang. En creux, on a une hiérarchie, avec des sous-humains, et donc des gens voués à régner tandis que d’autres n’existent que pour servir.
- Si l’élu est choisi parmi les humains pour porter le message divin, le modèle chrétien (messie ou figure arthurienne) suggère qu’il est appelé à régner. On s’oriente donc vers une monarchie absolue de droit divin.
Bien sûr, on peut esquiver le problème : l’élu se contentera d’une vie modeste et humble, à l’issue de ses multiples exploits. Ou bien il meurt tragiquement, obligeant les humains restant à trouver un système imparfait, mais sans dirigeant divin.
L’existence même de l’élu questionne beaucoup :
- Pourquoi le monde avait-il besoin de cet élu ? Pourquoi choisir celui-ci ?
- Quel est l’état du monde après l’action de l’élu ? Dans une perspective prophétique, tout est jugé en fonction de la fin, donc l’épilogue fournit le sens de l’histoire.
🐭En conclusion ?
Mes problèmes avec les prophéties se devinent sans doute en creux.
- Les inégalités spirituelles de naissance me gênent beaucoup et je préfère m’inscrire dans une optique d’égalité autant que de libre-arbitre.
- Le destin me pose des soucis pour les mêmes raisons. Je trouve le poids des déterminismes sociaux assez lourd pour ne pas avoir besoin de rajouter un poids divin par dessus.
- Les prophéties impliquant des élus suggèrent la mise en place à terme d’un royaume sacré, et j’ai du mal à désir un tel monde.
- La lutte du Bien contre le Mal me pose des problèmes sur le plan de la définition de ces notions, à l’échelle des civilisations humaines, mais encore plus dans une perspective incluant d’autres formes de vie.
- L’astrologie (et toute prophétie impliquant des astres) est incompatible avec les sciences (les étoiles sont à une trop grande distance et pourquoi se soucieraient-elles de notre monde minuscule en banlieue de système solaire?), or il y a tant de remises en question des sciences (avec des conséquences graves) que cela me met mal à l’aise de concevoir un monde créationniste et intégriste (au sens de « prendre les textes spirituels dans leur intégralité au premier degré, sans remise en contexte »).
Mon propos n’est pas de rejeter en bloc le merveilleux, la magie, les esprits ou même des divinités, mais de les considérer dans un cadre qui admet les sciences (connaissances, méthodes, philosophie). C’est possible et toute ma démarche de création dans le vaste ensemble FIM (incluant donc les romans d’In-Existence) s’y inscrit.
Chaque auteur a bien évidemment la liberté absolue de créer un monde de son choix ! Cela inclut les prophéties et les étoiles qui deviennent rouges à un moment critique. Si j’ai choisi mon axe de travail personnel, en ce qui concerne la création en général, mon intention est seulement d’inciter à prendre le temps de se poser des questions et de choisir en pleine conscience les ingrédients de son monde. On peut écrire de superbes histoires dans tout type d’univers !
🔍 Pour poursuivre votre visite en documentation
A suivre ! ✨


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