Social fiction (4) – Des principes pour votre justice

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Quand on crée des sociétés, il est précieux de prendre le temps de se poser des questions pour cerner ce qu’on cherche vraiment à dire et comment cela s’exprimera dans la conception de l’univers. Le seul bon choix au final est celui qui sert le sens de votre histoire (ou de votre cadre de jeu).

Le droit structure les sociétés et traduit concrètement leurs valeurs. C’est un domaine mal aimé de la création de cadres fictionnels. Même si une histoire n’est pas centré sur un procès, il reste bon de se poser des à ce propos, car la justice et l’injustice sont des thèmes majeurs, qui touchent les personnages de près, façonnant leur représentation du monde.

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Références :

  • (c’est un article de synthèse, je n’ai pas vraiment d’élément précis cette fois-ci !)

Sommaire

📍 Les analyses d’œuvres incluent toujours des éléments sur leur contenu. Si vous craignez d’être divulgâché, vous pouvez utiliser les titres des paragraphes pour vous faire une idée de leur thème.

Hormis les citations et les images

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🔷Préambule : pourquoi réfléchir au droit?

Je n’ai pas croisé beaucoup de gens passionnés par le droit, ou se questionnant sérieusement sur sa place dans la société. Il existe bien sûr des enquêtes journalistiques et des polars dénonçant des problèmes de société. En revanche, du côté des littératures de l’imaginaire, le traitement m’a paru superficiel à caricatural. Il existe sûrement des contre-exemples, mais je ne les connais pas.

En préambule : pourquoi je pense qu’il est utile de se poser des questions sur ce sujet.

■ Des caricatures de systèmes judiciaires

Mon expérience du droit dans l’imaginaire est fruste :

Sitôt qu’on en a conscience, ces stéréotypes deviennent ennuyants, car répétitifs. Ils contaminent les situations dramatiques, en érodant leur vraisemblances et leur intérêt. Les personnages de surcroît tendent à paraitre moins intelligents et les sociétés souffrent de failles telles qu’elles ne devraient même pas fonctionner au quotidien.

Bref, la caricature du droit et de la justice…

■ Un outil sous-exploité pour donner vie à une société

Le droit et la justice sont des éléments essentiels de caractérisation d’une société. Ils établissent les normes, sanctionnent les déviances.

En substance : le droit et la justice aident à caractériser et révéler une société, depuis le quotidien, jusqu’aux situations extraordinaires.

■ C’est plus simple qu’on ne croit!

Souvent on évite de se plonger dans des réglages par peur de la complexité qui nous attend. En réalité, si on établit quelques principes centraux, le gros de la structure fonctionne et on pourra toujours zoomer sur un détail procédural s’il advenait qu’on en ait besoin.

En combinant ces choix de conception, vous avez posé votre charpente.

🔷La création de la loi

Vous trouverez ici quelques aspects aborder la création des lois dans votre cadre fictionnel. Il est probable que vous n’aurez pas besoin de tout, mais ce panorama vise avant tout à vous aider à choisir les questions auxquelles vous voulez répondre (et le cas échéant, de quelle manière).

■ Qui fait les lois ?

Précédemment, je me suis attardée sur le contrôle du territoire. Il est étroitement lié au droit : on contrôle le territoire, puis on établit ses lois, en fonction de ses valeurs.

Si le contrôle est le fait d’une caste réduite (par exemple, noblesse en armes), le résultat ne sera pas le même que dans une démocratie libérale, avec un accès large à la citoyenneté. Attention cependant à bien distinguer la théorie de la pratique : en démocratie représentative, il faut être élu pour voter les lois, or mener une campagne électorale nécessite un capital financier ainsi qu’un réseau. Ces deux conditions limitent de fait l’accès au pouvoir législatif.

Autre facteur à prendre en compte : l’interdépendance. Si vous êtes un noble en arme, mais que l’évêque a de l’autorité sur des milliers de personnes, vous avez plutôt intérêt à lui donner quelques lois qui l’intéressent, faute de quoi, il peut vous rendre la vie difficile. Même chose avec les grands marchands et les banquiers : ils vous vendent le matériel dont vous avez besoin, ou vous prêtent de l’argent. Dans ces conditions, vous ne pouvez pas juste ignorer leurs requêtes. Corollaire: si les législateurs pensent ne pas avoir besoin de vous (ou pouvoir vous arracher ce qu’ils veulent), ils risquent de ne pas tenir compte de vos demandes.

🔍Pour retourner aux fondamentaux du contrôle du territoire…

■ Les strates du droit et l’inflation législative

Les rôlistes, surtout ceux qui ont expérimenté la 3e édition de Donjons et Dragons (1999-2000, donc déjà des vétérans) ont une bonne expérience en éprouvette de la manière dont un système législatif fonctionne. Au commencement, on a trois livres de règles, plein de classes, de sorts, d’aptitudes de créatures, et de dons. Puis, avec les suppléments, on a de nouveaux sorts, créatures, classes, spécialités, objets et dons. De plus en plus.

Je me souviens de mes débuts sur internet sur le « Site de l’Elfe Noir » (SDEN), il existait un sujet de forum consacré aux optimisations les plus monstrueuses. En combinant le multiclassage, des dons et des sorts, un personnage pouvait réaliser des actions insensées, des dégâts épiques, et autres joyeusetés.

Plus des suppléments s’ajoutaient et plus ça devenait n’importe quoi. Même chose dans l’épopée glorieuse de Pathfinder (basé sur le System Reference Document de cette édition de Donjons & Dragons). Certains joueurs parvenaient à combiner d’obscures règles, tandis qu’on lisait (et ça valait aussi pour la 5e édition) des réponses des concepteurs du jeu sur certains points peu clairs. Ce type de consultation ressemble beaucoup à ce qui se fait dans des droits religieux : on questionne des spécialistes pour savoir comment interpréter la règle à un cas d’espèce qui n’était évidemment pas prévue par le scribe.

On dit parfois « la justice est aveugle », mais on pourrait en dire autant du législateur, car il produit des normes en répondant à un problème identifié, mais en peinant à tenir compte d’un ensemble complexe. En droit, on accumule des lois, parfois votées, mais dont le décret d’application tarde (ou alors il modère des aspects). Au Royaume-Unis, la jurisprudence est une composante essentielle du droit, de sorte qu’il arrive dans des cas tortueux que des avocats se plongent dans des décisions qui ont plus d’un ou deux siècles. C’est extrême, mais ça donne une idée du maquis.

Tant qu’un système législatif n’est pas doté d’une institution visant à élaguer les lois obsolètes et les doublons (ou pire : les risques de contradiction), on ne peut pas échapper à l’inflation législative. Celle-ci est de surcroît accentuée quand la loi sert de réponse politique à un problème de société. On ne résout pas l’application précédente (manque de moyens, décret bancal, circulaire dans les choux, etc.), on donne une nouvelle instruction qui se superpose aux précédentes.

Une société avec un vote politique des lois diffèrera d’une autre nettement plus sobre sur ces questions.

■ Cette loi est-elle symbolique ou applicable ?

L’existence d’un texte de loi ne garantit pas la réalité d’un droit. L’injustice ne devient que plus criante quand on affirme un droit ou une interdiction, mais qu’on coupe en pratique les moyens de mise en œuvre.

Le droit est-il bien opposable ?

La loi permet d’agir concrètement contre quelqu’un, donc de le poursuivre devant un tribunal. A l’inverse, si une loi ne permet pas de procédure, elle n’est qu’une proclamation vaine.

Une juridiction fiable et accessible

Si la juridiction compétente est manifestement corrompue, aux ordres d’un pouvoir autoritaire ou aux mains de la partie adverse ciblée par la loi, alors celle-ci est de nouveau inutilisable en pratique.

Autre cas : la juridiction est intègre, mais les frais de procédure pour inscrire une affaire sont élevés. Ce prix à l’entrée interdit de fait aux plus modestes d’agir, de sorte que la justice est alors réservée à une partie de la population. Les bénéficiaires peuvent disposer d’un service juste, efficace, équitable, mais qui ne concerne pas tout le monde.

Recours, renvois et impunité de fait

Le droit permet en théorie de poursuivre un individu, mais suspend toutes les procédures tant qu’il occupe une charge publique déterminée. A cela, on peut ajouter des procédures qui rendent très faciles le renvoi à une date ultérieure. De la sorte, on peut avoir des affaires qui trainent durant des décennies, créant une impunité de fait pour ceux qui connaissent les manœuvres dilatoires.

Ici, l’enjeu n’est pas la loi qui dit « vous pouvez poursuivre X pour l’infraction Y », mais le code de procédure, ou bien les règles d’exception concernant certaines fonctions ou statuts.

Charge de la preuve : qui prouve ?

La charge de la preuve désigne qui dans la procédure doit prouver quelque chose en priorité.

Nature de la preuve : comment on prouve ?

L’ambiance est radicalement différentes selon le type de preuve acceptable.

Dans la vraie vie, on a rarement une seule preuve irréfutable, et on croise beaucoup d’éléments : localisation, antécédents, mobiles, capacités, … Mais ça, c’est possible avec des investigations, des actes de procédures immédiats. Si on doit juger un viol qui remonte à 10 ans en arrière, ça va devenir nettement plus compliqué.

On arrive ici à la prescription. Elle a une double motivation:

Les peines inapplicables

Il y a bien une loi et une procédure, mais aucune peine n’est prévue, ou bien elle est inapplicable en pratique. Ce serait le cas, part exemple, si on jugeait un mort : même si on le condamnait, que pourrait-on concrètement faire ? (Selon le cadre et les objectifs de la peine priorisés — voir plus bas — on peut parfois malgré tout imaginer des dispositifs.)

■ Que serait un « gouvernement des juges »?

L’expression de « gouvernement des juges » est une aberration et masque typiquement des attaques contre l’indépendance de la justice.

Dès lors, pour qu’un « gouvernement des juges » existe, il faut qu’ils soient également législateurs.

Un autre cas problématique est la fusion entre pouvoir exécutif (celui qui décide au quotidien, donc typiquement le gouvernement) et le pouvoir judiciaire: dans ce cas, le juge ne respecte la loi que si l’affaire n’intéresse pas le gouvernement en place ; dans le cas contraire, le juge prend une décision dictée par les autorités. Ce problème est bien plus courant que le mythique « gouvernement des juges ». On a alors une justice politisée, dite aussi « justice aux ordres ».

🔷Les objectifs de la peine

La peine infligée peut répondre à trois objectifs, soit séparément, soit en les combinant avec des priorités variables. Chaque choix a immédiatement des conséquences sur les parcours de vie individuels, et donc les personnages d’une histoire.

■ La protection de la société

On évite de laisser un terroriste en liberté, ou un narcotrafiquant, ou un incendiaire. A chaque fois, l’objectif est de protéger la société contre de nouvelles infractions. La fonction première de la peine est de faire cesser le trouble.

Cependant, si on se limite à cette seule fonction, on risque de n’agir que contre des infracteurs qui peuvent nuire à plusieurs personnes.

Ce raisonnement s’articule avec la notion d’honneur, c’est à dire dans quelle mesure les membres de votre groupe de référence peuvent vous faire confiance. Sous l’Ancien Régime, de manière très schématique, le groupe de référence est masculin.

Dans ce référentiel, il vaut mieux être une brute qu’un cambrioleur. Néanmoins, l’Ancien Régime ne se limitait pas à ce seul référentiel (aucune société ne le fait totalement — je crois) et les juges tenaient compte d’autres facteurs, d’autant que le Roi a progressivement établi les meurtres comme cas royaux, ce qui a limité les médiations locales. Ces indications visent avant tout à identifier le facteur « la peine vise à protéger la société ».

■ La réparation des victimes

Dans les sociétés médiévales et durant une bonne partie de la période moderne, une part considérable des atteintes aux personnes faisaient l’objet de tractations et de réparations directes. Le coupable paie le prix du sang. Les négociations pouvaient passer devant notaires, ou être menées par d’autres intermédiaires.

Dans notre système, la réparation des victimes se fait plutôt avec une indemnisation au civil (article 1240 du Code civil, anciennement 1382 pour les dinosaures) : « Tout fait quelconque de l’homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. »

En somme, la victime doit mener une action pour obtenir réparation. On peut voir aussi le souci de la réparation morale et psychologique de la victime dans la présence de la partie civile dans les procès pénaux. Les témoignages et l’écoute participent de cette intention.

On pourrait néanmoins envisager des systèmes de peine dans lesquels le juge aurait à justifier sa décision au regard des trois dimensions de la peine, en expliquant comment il organise la protection de la société, la réparation des victimes (qui serait systématique et explicite), et la réintégration de l’infracteur dans le corps social.

■ La réintégration de l’infracteur dans le corps social

Cette dernière dimension de la peine est importante, car elle oriente le futur, et en particulier la récidive. Mais au-delà, elle aura une incidence sur la capacité de l’infracteur à redevenir citoyen et à mener une vie digne. Si on suit un raisonnement économique, ça l’aidera aussi à redevenir un contribuable efficace.

Il est évident que la peine de mort exclut définitivement toute forme de réintégration. Même chose pour un bannissement à vie, ou la prison à perpétuité, mais aussi les mutilations (couper la main d’un voleur) ou les marques au fer. Ces stigmates constituent des peines à vie, qui interdisent dans les faits la réintégration dans le corps social, en marginalisant durablement le sujet.

Une peine de prison sans aide au retour à la vie ordinaire en sortant n’agit pas différemment en pratique. Ici encore, on distingue la théorie (le sujet a « payé sa dette à la société », de la pratique (il n’a matériellement pas vraiment les moyens de revenir dans la société).

Votre système législatif peut parfaitement affirmer des principes, mais agir à l’opposé, par ses choix de financement ou par les modalités de mise en œuvre. Ce peut être le fruit d’un conflit entre deux groupes de valeur qui alternent au pouvoir : l’un a voté, l’autre dirige, mais sabote en pratique. On peut avoir de nombreuses configurations et explications à l’échec.

Dans notre monde, la prison est la peine par excellence. Toutes les autres paraissent appartenir à l’Ancien Régime, avec ses condamnations cruelles. On pourrait néanmoins envisager d’autres configurations. Par exemple :

🐭 En conclusion ?

Certains aspects des pratiques du droit sont techniques, c’est évident. Néanmoins, on peut intégrer des principes et des valeurs dans de nombreux cas, et ainsi enrichir à la fois les sociétés créées que les parcours des personnages qui y vivent !

J’espère que cet article vous aura donné envie d’y consacrer quelques minutes dans vos créations. J’ai la conviction qu’elles y gagneront en profondeur et en sens.

A suivre pour d’autres recherches ! ✨

Un tilleul

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