La voix de l’auteur et l’IA, entre unicité et uniformité

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Les débats autour de l’intelligence artificielle dans l’écriture et l’édition sont récurrents ces derniers mois. Cet article présente une synthèse des aspects qui m’ont paru les plus pertinents, en m’efforçant de les rassembler par dimension.

Les articles « In-Existence et l’édition » mêlent journal d’écriture du projet « In-Existence » et recherches sur le monde de l’écriture, depuis les groupes de jeunes auteurs jusqu’à la promotion des ouvrages publiés. Il s’agit pour moi de me soutenir moralement dans l’avancée de mon marathon tout en comprenant mieux comment mon travail se place au milieu de tous les autres.

📕 Pour en savoir plus sur In-Existence

🔷L’IA questionne les éditeurs

■ L’essentiel du travail d’éditeur est humain

J’ai consulté plusieurs entretiens avec des éditeurs sur la chaine YouTube « Les Artisans De La Fiction ». Leurs vidéos sont sobres et dotées d’un chapitrage détaillé, ce qui est vraiment appréciable à l’usage. Les éditeurs sont très souvent, si ce n’est systématiquement, interrogés sur l’influence de l’IA sur leur métier.

Stéphanie Delestré (directrice éditoriale de la Série noire chez Gallimard) me parait assez sereine.

  • Elle ne se sent pas menacée par l’intelligence artificielle dans son métier.
  • Une très grande partie de son travail est relationnel, consistant notamment à expliquer aux auteurs « là, on s’ennuie, il faut couper 50 pages » ou « là, tu veux dire ça, mais le lecteur ne le comprend pas dans l’état actuel du texte« .
  • Il est très difficile de prévoir le succès d’un livre. Elle évoque le cas de La femme de ménage de Freida MacFaden, pour lequel les éditeurs ne se bousculaient pas. Elle doute que l’IA permette d’anticiper les succès, mais si c’était le cas, il est évident que tous les éditeurs s’y mettront très vite.

■ Peut-on toujours distinguer le texte d’un humain ?

Camille Racine directrice littéraire chez Robert Laffont s’interroge plus concrètement sur la part d’IA dans les textes.

📚IA ou auteur humain ?

Au rayon des scandale, il y a désormais aussi celui du « Commonwealth Short Story Prize » : un concours prestigieux de nouvelles dont de récents finalistes sont suspectés d’avoir généré le texte.

Un peu plus tôt, il y a aussi eu le scandale Shygirl : un ouvrage initialement autoédité avec succès avait reçu un contrat d’édition de Hachette, puis le contrat a été rompu avec éclat après des accusations d’usage de l’IA.

Pour plus de développements de The Drey Dossier (que vous pouvez aussi consulter en détail sur Substack pour connaitre son travail)

🔷 La voix et le style

■ Les domaines d’utilisation des IA dans les textes littéraires

Les intelligences artificielles génératives sont réputées pour leur ton bienveillant à l’égard de l’utilisateur, et un style très lisse (ainsi qu’un goût pour le tiret cadratin). Des questions se posent sur leur utilisation en traduction et en création. Dans ce dernier cas, au vu des discussions et articles que j’ai lus, cela pourrait concerner :

Chaque intervenant a une relation différente avec l’IA, et un positionnement tout aussi changeant sur ce qu’il est légitime de mettre en œuvre, et pourquoi.

■ Harlequin et la traduction assistée

En décembre 2025, une annonce a semé le trouble : l’éditeur Harlequin faisait part de son intention de procéder à des traductions en utilisant des IA.

Ci-après un post sur Bluesky d’Emmanuel Chastellière, auteur et traducteur. En le consultant, vous aurez le détail du problème et des réactions qu’il a suscitées chez les premiers concernés.

"Bradage de la traduction, plan social invisible : Harlequin passe à l’IA"Faites tourner, parce qu'il va falloir se battre encore plus. :/#traduction #IA #Harlequin #ATLF

Emmanuel Chastellière (@gillossen.bsky.social) 2025-12-15T20:20:33.766Z

Du côté du Monde, il y a eu aussi un article de Nicole Vulser, « L’IA grignote inexorablement le travail des traducteurs littéraires », publié le 23 décembre 2025 à 5h30.

Les enjeux :

  • Le traducteur en France est considéré comme un auteur. Que se passe-t-il si une IA traduit en premier et qu’un traducteur passe ensuite pour vérifier la copie et la corriger ? Est-il toujours payé avec des droits d’auteurs ou l’est-il au forfait ?
  • Des questions se posent sur l’emploi dans le domaine de la traduction, un métier demandant des compétences pointues.
  • Du côté des textes, on peut raisonnablement craindre qu’ils soient « neutralisés », lissés, avec le choix par exemple le choix du mot le plus courant parmi les synonymes. Les jeux de mots, les néologismes ou les sous-entendus risquent aussi de disparaitre au moment de la traduction. On parle ici du style et de la « voix », laquelle distingue un auteur.

■ L’enjeu de la « voix » de l’auteur sur la sélection des manuscrits

Entre les témoignages sur la chaine des « Artisans De La Fiction » et ceux du côté d’Alyssa Matessic (lien vers sa chaine YouTube), je retiens quelques tendances :

  • L’écriture est fondamentale. Les faiblesses en grammaire et orthographe coûtent évidemment très cher, tout comme les constructions bancales en syntaxe. Selon les éditeurs, on a des témoignages variables, du genre « 90% des textes sont faibles en écriture ». Mais au-delà, les éditeurs se déclarent sensibles à la « voix« . Le concept est délicat à définir pour ceux qui s’y essaient. De ce que j’en ai compris, il s’agit de ce qui fait dans un texte qu’on reconnait une présence, une identité, une individualité.
  • L’intrigue et l’histoire. Du côté des éditeurs de polars, la question de la solidité de la structure est mise en avant. L’importance de « raconter quelque chose » est affirmé y compris chez des éditeurs de littérature générale, qu’on pourrait voir comme plus sensible au style qu’à l’intrigue.
  • Les personnages. Ils sont moteurs de l’action et véhiculent des émotions. On voit le monde à travers leurs yeux.

■ A quel point l’IA lisse-t-elle le style ?

Sur Substack, je suis les débats sur l’IA et l’édition (ou l’édition en général). Des questions se posent ainsi sur la correction de forme par les LLM (Large Language Model). Ici par exemple autour d’une note de Sophie Marcotte.

  • Un correcteur orthographique de type Antidote ne pose pas de problème. On le configure pour relever un souci, et on détermine à chaque fois si on corrige ou pas, et comment.
  • Une IA peut « lisser » toute seule le texte (je n’ai pas testé, je note ce que j’ai relevé dans les échanges).
  • Des annonces suggèrent que tant Microsoft (via Copilot en assistance de sa suite de logiciels de bureautique) qu’Antidote, sont tentés d’intégrer une part croissante d’IA. Mais quelle est-elle ? Et quelle est son orientation ?

Sur la sélection des manuscrits, nous sommes dans une situation où la voix est déjà un critère discriminant chez beaucoup d’éditeurs. Dans ces conditions, on peut s’interroger sur l’accentuation de ce phénomène, avec deux pôles :

  • Des écrits lissés sur la forme, d’un style accessible, et choisis pour d’autres critères (ici, l’IA pourrait trouver sa place pour accélérer le processus de correction éditoriale)
  • Des écrits valorisant l’unicité (ici, l’IA pose problème, car elle travaille à l’opposé de ce qui est visé)

En finissant cet article, j’ai vu d’autres questions sur le sujet dans le « Journal de la vie littéraire #8″ de Sous l’œil du Gendarme, sur Substack le 21 mai 2026. Sa revue de presse relève :

  • La probable mise en place de clauses d’originalité renforcées chez plusieurs éditeurs afin de garantir qu’un manuscrit n’est pas l’œuvre d’une machine.
  • Toujours la crainte de ne pas savoir distinguer le travail d’un humain de celui d’une IA entrainée sur des textes humains (d’autant plus complexe quand il n’est question que d’un pourcentage, comme dans l’affaire japonaise évoquée).
  • Des réflexions sur les labels signalant les textes écrits par des humains ou des IA. Toute règlementation pose la question du contrôle et des conséquences en cas d’infraction. S’il y a un avantage concurrentiel à avoir un label qui ne peut pas être contrôlé (faute de personnel ou de critères fiables), alors le risque est élevé que des fraudeurs s’affichent avec ledit label en toute impunité. Du côté de l’autoédition, cela me parait plus difficile encore de contrôler, à cause du nombre d’intervenants.
  • La question du style attendu par les lecteurs se pose dans le cadre d’une exposition généralisée aux textes lissés produits par IA. L’article précise ainsi :

Si les jeunes qui se détournent des livres en librairie se mettent à lire des livres générés par IA, ça ne va pas faire le bonheur des éditeurs et auteurs exigeants. Dans Télérama, la directrice générale du Seuil, Coralie Piton, en a conscience : les plus jeunes lecteurs, dit-elle, « vont s’habituer à un appauvrissement de la langue et du point de vue. Dans plusieurs années, auront-ils de l’appétit pour des écrits plus sophistiqués ? Tout ce pour quoi nous nous battons risque d’être déprécié. »

■ Le problème du style « lisse » dans la production de masse est plus ancien que l’IA

Mes recherches m’ont amené à trouver déjà les problèmes reprochés à l’IA dans des périodes précédant leur apparition.

● La voix s’affine avec l’expérience

Le style sur les plateformes d’écriture me parait tendre vers la réutilisation massive de certaines expression comme « son cœur se serra ». Hormis quelques cas, j’étais en peine pour sentir vraiment l’identité de l’autrice. Or ce problème est antérieur à l’IA ; d’ailleurs vu les coquilles grammaticales qui parsèment certains textes, je doute vraiment qu’une IA soit passée dessus. Le lissage des styles, l’absence d’affirmation d’une voix d’auteur est plutôt la norme chez les débutants.

● Il existe une demande de livres faciles à lire

Les romans de genre (romance, action, fantasy, etc.) se trainent depuis très longtemps une piètre réputation. On parlait autrefois de « romans de gare ». Le stigmate me parait le même, mais il se déplace sur un nouvel objet. Pour autant, il ne se dégage guère de ses anciens objets : vous peinerez à trouver des chroniques de romances ou d’imaginaire (hors anticipation paraissant en littérature générale /blanche) dans les recensions du Monde.

Il y a aussi une demande venant d’éditeurs pour un style « accessible » dans certains genres, parmi lesquels le Young Adult (en encadré). Cela n’implique pas une absence de « voix » propre, mais il semble facile de chercher l’accessibilité dans le lissage. Et là-dessus, l’IA va plus vite qu’un correcteur humain.

🔍Des questions autour de l’accessibilité du style en Young Adult

Les questions sur le lissage du style et l’utilisation de l’IA pour accélérer la correction éditoriale font écho pour moi à d’autres débats et discussions que j’ai croisés.

Pour en savoir plus sur les catégories d’âge et les dénominations associée, vous pouvez consulter l’article « Les catégories d’âge » sur le compte Substack « La vie est une fiction ».

Ce que j’en retiens, derrière l’étiquette « Young Adult », on a :

  • Des personnages principaux de 15-20 ans
  • Pas de violence graphique (gore, etc.), pas de scènes érotiques explicites
  • Un fin heureuse ou douce-amère
  • Plus d’action que d’introspection
  • Plus d’émotion que de réflexion
  • Peu de points de vue différents
  • De plus en plus fréquemment de la romance
  • Un style facile d’accès et fluide (en particulier, on n’hésite pas à utiliser un lexique contemporain et moderne plutôt qu’historicisant)

Le lectorat comporte bien sûr des 15-20 ans, mais il y a beaucoup de lecteurs adultes. Beaucoup. Dans la bibliothèque que je fréquente, on m’a expliqué que les romans « young adult » sont en réalité empruntés très majoritairement par des adultes, et non par la tranche d’âge ciblée.

Cela aboutit à des situations où le lectorat (adulte donc) se plaindrait du manque de maturité des héros (adolescents et écrits pour des adolescents). J’ai croisé ce débat sur un article Substack, mais ça date de quelques mois et je n’ai pas noté la référence à ce moment.

Toujours est-il que ces éléments m’inclinent à penser qu’il existe une « casual fantasy« , recherchée par un public adulte et qui se caractérise tous les critères listés plus hauts, avec éventuellement l’âge des protagonistes à revoir.

● Le cas particulier de la « lectrice TikTok »

Du côté du lectorat, il existe un public TikTok très expressif. J’ignore à quel point ces personnes sont représentatives du lectorat. Les attentes qu’elles manifestent et dotés d’attentes précises

🐭 En conclusion

La « qualité littéraire » d’un texte est débattue de longue date. Les problèmes de style et de goût sont antérieurs à l’émergence des IA. Je me demande si le fond du problème n’est pas en réalité à chercher dans la communication et le marketing. Il y a en effet une tension dans ce domaine :

  • Le nombre de sorties littéraires est tel que personne ne peut tout lire, ni même tout feuilleter.
  • Les critiques littéraires ne peuvent même pas dépouiller l’intégralité de la « rentrée littéraire ».
  • Les libraires choisissent les livres à vendre sur la base d’un pitch minimaliste.
  • Les émissions littéraires sont en recul (parait-il, je l’entends souvent, je n’ai pas de données chiffrées)
  • Les éditeurs misent beaucoup sur Bookstagram et BookTok pour diffuser leurs livres, ce qui prend la forme de partenariats et d’envois de « SP » (acronyme signifiant « services presse » et assimilant implicitement les comptes de lectrices à la presse).
  • Les stratégies éditoriales sur Bookstagram et BookTok semblent miser beaucoup sur la saisonnalité (douillet et fantôme en automne, léger et été, etc.) et des couvertures léchées. Les ouvrages présentés sont massivement de la romance, du young adult et du cosy mystery.
  • Pour l’imaginaire, j’ai trouvé davantage de contenus sur les blogues littéraires : L’imaginaerum de Symphonie ; L’épaule d’Orion ; Le nocher des livres ; Le culte d’Apophis ;
  • … il y a aussi les sites spécialisés, avec les critiques de lecteurs sur Babelio par exemple, et des mises en valeurs de livres.
  • Sur un canal mixte entre Bookstagram et Substack, l’initiative bénévole de la Gazette livresque présente régulièrement des sorties en imaginaire et romance.
  • Je ne parle même pas des stratégies visant à séduire l’algorithme d’Amazon !
  • … et il y a beaucoup plus encore !

C’est un casse-tête pour capter assez de lumière pour faire connaitre un livre. Les canaux sont très nombreux, c’est vertigineux. Or si vous n’avez pas l’occasion de voir la couverture, de lire le résumé de quatrième de couverture ou le premier chapitre d’un livre, vous ne risquez pas de l’acheter.

En l’état de mes recherches, ce sujet me parait plus sensible que celui de l’IA et du style lissé.

A suivre ! ✨

Objectif 2026 : finir le JOUR 6 !

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