Ceux qui suivent ce blog le savent, j’ai une grande propension Ă emprunter des livres par paquets Ă la bibliothĂšque, et n’en finir qu’une petite partie. J’ai passĂ© du temps Ă essayer de comprendre mes abandons de lecture ; j’inaugure ici une sĂ©rie sur les livres lus jusqu’au bout ! Qui sont ces Ă©lus ?
Aujourd’hui, les deux premiers volumes de « Journal d’un AssaSynth » de Martha Wells, traduits et publiĂ©s chez Atalante en 2019.
Edit : entre le moment oĂč j’ai rĂ©digĂ© cet article et sa publication, j’ai finalement lu aussi le 3, le 4 et le 5 (qui a lui seul a le volume de deux Ă trois novellas).
đD’autres articles rĂ©cents
Références :
- Martha WELLS, Journal d’un AssaSynth. SĂ©rie en plusieurs volumes chez Atalante. #1 DĂ©faillances SystĂšmes (2017, trad 2019, 124 pages) ; #2 SchĂ©mas artificiels (2018, trad 2019, 122 pages); #3 Cheval de Troie ; #4 StratĂ©gie de sortie ; #5 Effet de rĂ©seau
Sommaire
đ Les analyses dâĆuvres incluent toujours des Ă©lĂ©ments sur leur contenu. Si vous craignez d’ĂȘtre divulgĂąchĂ©, vous pouvez utiliser les titres des paragraphes pour vous faire une idĂ©e de leur thĂšme.

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đ·De quoi parle-t-on?
â L’incipit
J’aurais pu faire un carnage dĂšs l’instant oĂč j’ai eu piratĂ© mon module superviseur; en tous cas, si je n’avais pas dĂ©couvert un accĂšs au bouquet de chaines de divertissement relayĂ©es par les satellites de la compagnie. 35 000 heures plus tard, aucun meurtre Ă signaler, mais, Ă vue de nez, un peu moins de 35 000 heures de films, sĂ©ries, lecture, jeux et musique consommĂ©es. Comme impitoyable machine Ă tuer, on peut difficilement faire pire.
â La forme
On est sur des textes courts (122 et 124 pages, maquette confortable), avec des histoires simples, de sorte qu’on peut aborder la lecture de chaque volume en une grosse poignĂ©e d’heures. Pas de prises de notes pour suivre, pas de surprise ravageuse. Un style vivant, un rĂ©cit animĂ©, bien structurĂ©, qui encourage Ă tourner les pages.
â Le fond (sans divulgĂącher)
On suit les pĂ©ripĂ©ties d’un narrateur androĂŻde, l’AssaSynth du titre. L’essentiel est posĂ© dĂšs l’incipit et tout dĂ©coule de lĂ . Je prĂ©cise un peu le cadre :
- Les androĂŻdes sont produits par des mĂ©gacorporations galactiques. Il en existe deux catĂ©gories : mort (tuer, protĂ©ger) et sexe. Le narrateur a Ă©tĂ© fabriquĂ© et programmĂ© pour la sĂ©curitĂ©, et passe en consĂ©quence son temps en patrouilles et escortes diverses. La particularitĂ© du narrateur par rapport Ă ses semblables est d’avoir piratĂ© son « module superviseur » et d’avoir par la mĂȘme occasion acquis son libre-arbitre. Plus prĂ©cisĂ©ment, il s’est mis hors d’atteinte de ce qui pouvait le contraindre Ă agir contre son grĂ©. Dans le cadre de l’histoire, les androĂŻdes n’Ă©tant plus soumis sont particuliĂšrement craints et on s’attend Ă ce qu’ils tuent tous les humains Ă proximitĂ©. DĂšs l’incipit, on voit bien que notre narrateur n’est pas parti lĂ -dessus.
- On voyage par des trous de ver, on colonise des planĂštes, on fait de la xĂ©noarchĂ©ologie (sites non-humains), on commerce… Globalement les systĂšmes planĂ©taires sont comparables Ă des pays, avec des systĂšmes politiques diffĂ©rents (ultra capitaliste pour la corporation qui emploie le narrateur au dĂ©but ; Ă©galitaire utopiste pour PrĂ©servation, rapidement Ă©voquĂ© comme petite entitĂ© indĂ©pendante).
- Les humains sont parfois « augmentĂ©s », avec des implants, mais pas nĂ©cessairement. Les intelligences artificielles sont gĂ©nĂ©ralisĂ©es, avec des degrĂ©s de puissance et d’autonomie variables.
Du cĂŽtĂ© de l’intrigue, on est sur des aventures qui pourraient chacune ĂȘtre adaptĂ©es en un film de l’ordre de 1h30-2h00. C’est Ă dire qu’on a une complexitĂ© moindre que des romans Ă tiroir. On est sur des aventures classiques, avec un plaisir de lecture rĂ©gressif :
- éviter un monstre
- explorer une zone dangereuse
- combattre un ennemi embusqué
- piéger des méchants
Je retrouve la mĂȘme succession trĂ©pidante d’Ă©vĂ©nements que dans des livres de Science-fiction des annĂ©es 1950-1960, mais avec une Ă©criture tout Ă fait actuelle.
â Pour qui est cette sĂ©rie ?
Ces livres sont pour vous si…
- Vous voulez une lecture facile, sans prise de tĂȘte, rapide Ă finir (hormis le #5, qui est plus gros, mais se lit aussi bien)
- Vous aimez les expĂ©riences de la pensĂ©e (ici, se mettre Ă la place d’un androĂŻde qui passe plus de temps avec d’autres machines qu’avec des humains)
- Vous aimez la science-fiction ou l’imaginaire en gĂ©nĂ©ral
- Vous avez envie de feelgood, de lĂ©gĂšretĂ©, d’interactions avec personnages bienveillants (on est dans de l’anti-grimdark)
- Vous aimez les personnages qui agissent selon un sens éthique (souci de bien agir, de ne pas aggraver la situation, etc.) sans se prendre au sérieux
đ· Mais encore…
â Qu’est-ce qui m’a menĂ©e au bout ?
Justement, c’est ce que je me suis demandĂ© aprĂšs avoir terminĂ© ! Et c’est pourquoi j’ai pensĂ© Ă©crire cet article. Je peinais Ă identifier clairement ma motivation. PassĂ© l’incipit, il y a plusieurs petits ingrĂ©dients positifs.
- Le ton de l’incipit. Les textes sont portĂ©s par le style, qui lui-mĂȘme exprime la personnalitĂ© du narrateur et hĂ©ros. Je me suis laisser prendre par le contraste entre « je suis un tueur surentrainĂ©, mais en fait, je passe mon temps Ă regarder des sĂ©ries« . Le paradoxe capte l’attention et donne envie de voir comment l’histoire trouve son Ă©quilibre entre ces deux dimensions.
- Le point de vue. L’autrice a su rendre vivante des modes de perception par drone ou camĂ©ra de surveillance, et des discussion de logiciels. L’expĂ©rience de lecture tenait de la limonade bien fraiche, pas trop sucrĂ©e, avec quelques zests inattendus. Pour un peu, j’aurais eu envie de jouer (en jeu de rĂŽle, donc) un androĂŻde dotĂ© d’un Ă©quipement similaire. Dans le livre 2, les dialogues avec une autre super intelligence artificielle (un vaisseau cargo) renouvellent agrĂ©ablement le procĂ©dĂ©.
- Edit : ayant lu les #1 Ă #5, je constate la maitrise technique de l’autrice. Elle a su adopter un ton, une syntaxe et un lexique dotĂ© d’une identitĂ© forte et au service du propos. Ăcrire de la sorte n’a rien de facile. Elle parvient Ă rendre l’histoire accessible et claire mĂȘme pour un lecteur qui ne comprend pas tout le jargon technique, je trouve ça vraiment impressionnant.
- Bonne humeur. Pas de torture, de mauvais traitements, de malveillance abominable, de traitrise, etc. On est sur des relations saines. Les personnages alliĂ©s ne sont pas stupides, ni hostiles par dĂ©faut. Ils font mĂȘme preuve de tact. C’est agrĂ©ablement reposant.
- Edit : revenant de ma lecture des #1 Ă #5, j’ai beaucoup apprĂ©ciĂ© l’Ă©thique. Pas pour dire « AssaSynth est un modĂšle Ă suivre », mais parce que ce personnage se donne du mal pour agir conformĂ©ment Ă ses valeurs malgrĂ© les complications et les obstacles. Le fond est posĂ© dĂšs l’incipit (citĂ© plus haut) : on attendait de lui qu’il tue tout le monde en recouvrant sa libertĂ© ; au lieu de quoi, il a regardĂ© des sĂ©ries et sauve des humains dans les deux pages qui suivent.
- Rythme. L’autrice a su poser suffisamment d’Ă©lĂ©ments intrigants, d’un chapitre Ă l’autre, pour pousser Ă lire. Le narrateur sera-t-il dĂ©masquĂ© ? Qui sont ses clients ? Que s’est-il passĂ© dans l’autre base? Ou dans la mine ? Etc. Il y a toujours de petites interrogations, parfois mineures, mais qui incite Ă continuer.
- Edit : en ayant lu les #1 Ă #5, je constate que l’autrice parvient Ă maintenir cette efficacitĂ© sur l’ensemble de ses textes. Ce n’est pas Ă©vident du tout (je parle ici du point de vue « serais-je capable d’en faire autant ? »).
â Qu’est-ce que je trouve Ă redire ?
Les manques que je relĂšve tiennent aussi Ă la lĂ©gĂšretĂ© du ton et du dĂ©roulĂ©. J’ai le sentiment qu’on va un peu trop loin, au point qu’on manque un peu de consistance. Comme ce sont des livres courts et au rythme rapide, ces dĂ©fauts restent mineurs dans lâĆuvre, mĂȘme s’ils me gĂȘnent dans l’absolu.
- IncohĂ©rences. Tout se lit bien, mais dĂšs qu’on s’arrĂȘte deux minutes pour rĂ©flĂ©chir, il y a des anomalies. Deux exemples, mais on en trouve d’autres.
- Le sens de la narration. On dĂ©bute le premier volume avec l’impression que le narrateur tient son journal, se parle Ă lui-mĂȘme ; mais quand on arrive Ă la fin de ce livre 1, on dĂ©couvre qu’en fait il est censĂ© envoyer son tĂ©moignage Ă une humaine pour lui expliquer qu’il veut continuer son chemin de son cĂŽtĂ©. La jonction entre les deux est bancale. On ne s’en rend pas compte en lisant Ă cause du rythme, mais ça se voit ensuite trĂšs vite. Par ailleurs, on n’a pas de dispositifs justifiant la narration en livre 2. Ce n’est pas « grave », mais ça me chagrine sur le plan de la finition. C’Ă©tait facile Ă ajuster, avec quelques phrases ici et lĂ .
- La physiologie de l’androĂŻde. On nous explique que les androĂŻdes ont une base synthĂ©tique, avec des bouts humains (notamment un cerveau clonĂ©, et le visage est clonĂ© aussi). D’accord. Ils ont du sang. Bien. Leur cerveau organique fonctionne. Et ensuite, on nous dit « un androĂŻde ne mange pas, ne boit pas et ne sĂ©crĂšte aucun dĂ©chet organique ». Eh bien… non. Le cerveau consomme de l’Ă©nergie, et rien n’indique que les repos prĂ©vus servent Ă donner du sucre (le narrateur ne parle que de sa batterie). Par ailleurs, la respiration cellulaire fabrique nĂ©cessairement des dĂ©chets, et on perd de l’eau (on nous parle de stress, d’adrĂ©naline, etc.). Bref, il y a pour moi un gros trou dans le concept des individus synthĂ©tiques. LĂ encore, c’Ă©tait facile Ă corriger, l’affaire de quelques phrases.
- Faiblesse du dĂ©veloppement des autres personnages. En un sens, c’est liĂ© au fait que le narrateur ait du mal avec les humains et comprenne mieux les machines. Mais j’ai eu vraiment des difficultĂ©s Ă me rappeler qui Ă©tait qui, Ă quelques rares exceptions prĂšs. Un peu plus de caractĂ©risation de personnage aurait vraiment Ă©tĂ© apprĂ©ciable.
- Edit : sur les #1 Ă #5, les textes suscitent bien plus d’empathie envers des drones sacrifiables ou des logiciels qu’envers les humains (mĂȘme ceux prĂ©sentĂ©s sous un jour amical). C’est cohĂ©rent avec le point de vue du personnage, mais un peu dĂ©concertant.
- Fond de l’intrigue jamais totalement claires. LĂ aussi, c’est probablement liĂ© au narrateur qui dit sans cesse qu’il se fiche de tout. Et donc, il se moque du pourquoi du comment, tout Ă la fin. On a donc dans les deux livres des gens qui courent aprĂšs des trucs, qui tuent pour des machins, et on sort de lĂ sans bien comprendre la motivation des mĂ©chants. Si le but est de dire « les mĂ©chants sont superficiels et futiles », admettons que le dispositif alimente le nihilisme, mais en tant que lectrice, c’est un tantinet frustrant.
- Action gratuite. Il y a un cĂŽtĂ© surannĂ© Ă l’aventure, qui fait Ă©cho aux goĂ»ts du narrateur. Il passe son temps Ă dire qu’il adore les rĂ©cits d’exploration et d’aventures galactiques, de prĂ©fĂ©rence glorieusement incohĂ©rents. On a une mise en abime entre le narrateur et les fictions qu’il consomme. En soi, je comprends. Mais quand mĂȘme, un peu plus de profondeur dans le livre aurait Ă©tĂ© apprĂ©ciable.
- Faible crĂ©dibilitĂ© des sociĂ©tĂ©s. J’ai lu la prĂ©sentation (dans le livre) de l’autrice : « Le rĂ©alisme et la prĂ©cision des sociĂ©tĂ© qu’elle met en scĂšne dans ses textes doivent beaucoup Ă ses Ă©tudes d’anthropologie ». Et… je n’Ă©tais que modĂ©rĂ©ment convaincue. Il y a des failles dans plein de petits trucs. Je suis un peu embĂȘtĂ©e quand on me vend du rĂ©alisme (cohĂ©rence ?) et que je trouve des failles sans forcer.
đ En conclusion ?
MĂȘme si la liste des problĂšmes est plus longue que celle des qualitĂ©s, c’Ă©tait clairement une bonne expĂ©rience de lecture. De fait, ça fait longtemps que je n’ai pas enchainĂ© de la sorte. TrĂšs belle surprise !
Si vous vous retrouvez dans la liste des « pour qui est ce livre », cela vaut le coup de saluer notre camarade AssaSynth.
A suivre pour d’autres recherches ! Et peut-ĂȘtre mĂȘme d’autres livres que j’aurais rĂ©ussi Ă lire en entier ! đâš
đđ Pour poursuivre votre visite en documentation


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