Créer des mythes (7) – La Mère du Dragon (2/2)

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Phase 2 de la Mère du Dragon ! Vous verrez très vite qu’on est sur une mère du « Serpent » en réalité, mais quelques millénaires plus tard, il est devenu un dragon, alors je me suis autorisé un raccourci pour le titre.

🔍 Des articles sur le même thèmes (je vois que l’un d’eux date de fin 2024, ça vous donne une idée du temps de maturation)

Au menu de ce jour, je vous propose un exercice de rédaction d’un mythe qui comporte un maximum d’éléments très anciens, articulés de la manière la plus cohérente possible pour former une épopée préhistorique se déroulant en Afrique du Sud-Est, dans un environnement de savane. C’est très spécifique, mais quand j’ai examiné les pièces du puzzle, j’ai eu l’impression que ça ne fonctionnait tout simplement pas dans un autre cadre.

Au final, en combinant ces contraintes, j’ai pu aller bien plus loin que ce que je pensais au début, de sorte que vous pouvez désormais découvrir un synopsis d’épopée.

Note : je vois que le temps de lecture annoncé est de 38 minutes ! 😱 J’ai hésité à scindé entre l’épopée reconstituée et la justification des ingrédients. Je préfère laisser en un bloc, car cela m’embête un peu d’affirmer (même prudemment) sans le raisonnement qui étaie cette intrigue. Ce sera donc un pavé, mais le sommaire détaillé vous permettra, j’espère, de naviguer avec confort dans le volume.

Références :

  • Julien D’Huy,
    • Dragon. Généalogie mondiale d’un mythe (Armand Colin, 2025)
    • L’aube des mythes. Quand les premiers Sapiens parlaient de l’Au-delà (La Découverte, 2023)
  • Jean-Loïc Le Quellec et Bernard Sergent, Dictionnaire critique de mythologie (CNRS édition 2017)
  • Jean-Loïc Le Quellec (dir.), Dictionnaire critique des contes (CNRS édition, 2026)
  • Alain Testart, L’amazone et la cuisinière. Anthropologie de la division sexuelle du travail (Gallimard, 2014)
  • Françoise Héritier, Masculin/Féminin 1. La pensée de la différence (Odile Jacob, 1996)
  • Éric Crubézy, Aux origines des rites funéraires. Voir, cacher, sacraliser (Odile Jacob, 2019)

🔍 Pour en savoir plus sur les ressources utilisées

Sommaire

📍 Les analyses d’œuvres incluent toujours des éléments sur leur contenu. Si vous craignez d’être divulgâché, vous pouvez utiliser les titres des paragraphes pour vous faire une idée de leur thème.

Hormis les citations et les images

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🐭 Comment j’en suis arrivée là ?

L’exercice a beau se risquer sur le terrain très polémique du protomythe, il suit une méthode :

  • Je suis partie de mythèmes identifiés comme les plus anciens
  • J’ai identifié les thèmes fortement reliés les uns aux autres (serpent/mort/lune par exemple) et j’ai tracé des schémas relationnels pour voir quels thèmes étaient presque assurément associés. Cela permet d’avoir des relations même quand il y a des inversions (avalé par la mort / avaler la mort)
  • De là, j’ai consulté les ressources en mythologie comparée pour voir ceux qui étaient liés, de proche en proche, et ceux qui, selon toute vraisemblance, étaient des variantes d’une même figure (serpent → dragon, mais aussi loup, ours, mammouth, jaguar, grenouille… la famille est étendue !).
  • J’ai tenté de garder toutes les nuances (par exemple, les jumeaux associés aussi bien à l’eau qu’au feu).
  • J’ai cherché les anomalies logiques dans les mythes, les aspects dont je me suis toujours demandé « mais qu’est-ce que ça fiche dans l’histoire ce truc ? » en partant du principe que ces bizarreries signalaient la conservation d’un ingrédient ancien associé aux autres, mais dont le conteur ne savait plus comment le relier. J’ai une bonne mémoire de ce qui m’a agacé depuis mon enfance, je m’en suis rendue compte avec un peu d’embarras ! Il y a des ingrédients qui me viennent de mes toutes premières lectures mythologiques à l’âge de 8 ans.
  • J’ai fait le pari que l’archéologie et le poison du gisbol me donnaient une clef sur la tête coupée du serpent. De là, j’ai formulé un autre pari : l’importance du grand indicateur (Indicator indicator).
  • Je me suis appuyée sur le fait que le nombre 2 est le plus répandu en symbolique en Afrique (contre 3 en Eurasie et 4 en Amérique).
  • J’ai postulé qu’une « histoire » est une « histoire » est doit donc avoir un début, des développements, des séquences autonomes qui peuvent en sortir pour devenir des petites histoires, qu’il faut du suspense, de l’émotion .
  • Je me suis appuyée sur l’impératif de sens du mythe. Il doit expliquer l’état du monde de la culture qui transmet ce mythe.

🔷La « Mère du Dragon » (plutôt du Serpent)

■ L’amante de la Lune

À cette époque, ni la mort ni le sommeil n’existaient. Les humains et les animaux mangeaient tous crus, car nul ne maitrisait le feu. Comme personne ne dormait, on s’activait nuit et jour, sans distinction. La lune était le prédateur cosmique par excellence, qui tuait chaque soir le Soleil, à l’ouest, le dévorait, jetait les os à l’est pour permettre sa renaissance.

Une jeune femme se rendait seule, à l’extérieur du campement, au point d’eau, durant la nuit perpétuelle. La Lune se reflétait dans l’eau. À cette époque, la Lune n’avait pas de tache, et était d’une extraordinaire beauté. La Lune parla à la femme, et ses belles paroles la séduisirent. La femme eut une relation sexuelle avec la Lune au cours d’une éclipse de lune (lune de sang). Son vagin fut créé par percement et saigna. Depuis, les femmes saignent (hymen, menstruations) en lien avec la Lune. La sexualité existe grâce à la Lune.

La femme tomba enceinte.

■ Les jumeaux

Elle accoucha en secret d’un œuf contenant un ravissant petit serpent blanc doté de cornes doubles (similaires à coiffe d’amaryllis), et d’un garçon humain. Des jumeaux. Ne voulant à aucun prix révéler leur existence, elle décida de les cacher séparément.

Ainsi la femme avait tout inversé : une relation sexuelle avec l’ennemi (la Lune, l’astre des prédateurs), une grossesse clandestine (à l’insu de sa communauté), gardé près d’elle le monstre, tout en le cachant et constituant un danger pour la communauté, tandis qu’elle exilait le véritable héros parmi les fauves.

La quête de vengeance et de justice traverse le récit.

Le héros « enfant sauvage » connait des aventures.

■ Le serpent vorace

Hélas, l’enfant-serpent grandit, et il a de plus en plus soif et faim. Comme la Lune, son père, il change de peau, se régénérant sans cesse, et croissant sans limite. Il engloutit toute l’eau dans la terre, de sorte que le pays se meurt : végétaux, animaux et humains dépérissaient.

À mesure que la sècheresse s’aggrave, le fils humain de la Lune lutte chaque jour davantage pour trouver à manger. Il souffre de la faim, alors que son frère serpent engloutit tout. Sa mère le pousse constamment à trouver de la nourriture et à la ramener, mais ne lui en laisse presque rien.

■ L’alliance avec le lièvre

Un jour, le fils humain de la Lune manque de capturer un lièvre. Mais ce dernier négocie sa survie. Il promet en particulier de lui révéler l’origine de la sècheresse et comment y remédier. Un maigre repas, ou bien la réponse à tous les maux : le héros choisit de résoudre la crise. Le lièvre sauve ainsi sa vie en révélant l’union secrète de la Lune, l’existence du serpent sous terre, et comment mettre fin à la crise. Il faut révéler et tuer le serpent. Le héros y parvient avec des aides animales : celle du lièvre et de l’araignée.

■ Le buffle porteur du soleil

Le héros part chasser un buffle extraordinaire qui porte le soleil entre ses cornes (ou dans ses cornes). Pour l’heure, le buffle n’est encore jamais mort et le soleil ne brille pas vraiment.

Malheureusement, un buffle mythique est un animal redoutable et le héros ne dispose pas d’armes adaptées. Il lui faut donc le piéger. Le porteur de Soleil est tué, ses os récupéré, ainsi que ses cornes, qui portent le feu en elle.

Maintenant que le Soleil est mort, la nuit est tombée en plein jour (éclipse de soleil). Seul le feu permet de se réchauffer, mais aussi de cuisiner des mets savoureux. Avec les cornes de l’animal héliophore (ou inspiré par elles), le héros invente l’arc et les flèches.

■ Les ruses qui aveuglent et assoiffent le serpent

Le lièvre prépare une ruse pour le Serpent : il va lui voler ses yeux. Pour le rendre aveugle, il lui propose un échange : des yeux contre de la nourriture.

La ruse implique possiblement du sel et la proposition de manger le foie du lièvre.

Vorace, le Serpent se laisse duper par la ruse et devient aveugle. Le héros a préparé deux paquets : l’un avec les os et de la graisse appétissante à la surface, qui brûle avec une odeur savoureuse ; l’autre avec la viande, mais une apparence répugnante. Grâce à cette astuce, le Serpent colossal (et affamé) se rue sur le paquet d’os qu’il engloutit, tandis que le héros nourrit sa communauté. Le Serpent vomit les os, et le subterfuge permet au soleil de renaitre. Le Serpent retourne dans son antre souterrain.  Les serpents depuis recrachent les os des proies qu’ils engloutissent.

■ La quête du miel

En plus de la viande, le héros cherche une boisson délicieuse : le miel. Aidé de l’Araignée qui lui tisse un fil, il peut grimper à un arbre particulièrement élevé. Grâce à la corne contenant le feu, il peut faire de la fumée et récolter le miel. Toute l’eau du monde ayant été bue par le Serpent colossal, c’est la seule boisson restante, et la meilleure, parée de surcroît de vertus médicinales.

Il suffit d’une goutte pour que sa mère en raffole. Sa mère est fascinée par le miel et en veut davantage. Elle suit le héros et l’imite. Cependant, alors qu’elle est en plein action, le lièvre danse et joue de la musique (tambour) de manière si comique et ridicule  (avec une connotation sexuelle) qu’elle rit à ne plus pouvoir s’arrêter, commet une maladresse et elle périt, brûlée vive.

Dorénavant le rire existe, mais il est funeste ; et le rire d’une femme est obscène. D’ailleurs, les femmes ne doivent pas non plus grimper, pour les mêmes raisons.

La Lune intervient et se brûle (les marques sur sa face). Elle transforme la femme en un oiseau : le grand indicateur. Désormais, elle cherchera toujours du miel ; les humains enfumeront les essaims et lui donneront la cire. Le grand indicateur pond des œufs dans les nids des autres, et ses petits deviennent énormes, comme le Serpent. On joue désormais de la flûte : elle est similaire au chant de l’oiseau et elle est semblable au souffle de vie et de renouveau.

■ Le combat contre le serpent et l’apparition de la mort

Le Serpent aveugle entend les tambours, les rires et les cris de douleur. Il est furieux de la mort de sa mère adorée. Plus les tambours sont forts, moins il entend ; il est confus. Il se rend près de l’arbre, l’encercle, l’enlace, grimpe. Le héros en profite pour tirer des flèches de son arc sur une cible aveugle. L’impact entre la flèche de feu sur le corps du Serpent en hauteur devient la foudre, et le tambour du lièvre, le tonnerre. Le Serpent est percé dans les hauteur et éclate en pluie.

Le Serpent tombe au sol, et le héros le décapite. La tête reste au sol, devenant une pierre d’où jaillit une fleur : elle devient une amaryllis vénéneuse, dont le suc sert dorénavant à la chasse. Les fleurs rouges et les feuillages sont la marque du retour de la vie. Désormais on associe ces fleurs rouges aussi bien à la mort (poison) qu’au retour de la vie. Le corps sans tête du serpent devient l’arc en ciel. On reconnait la beauté des écailles irisées.

Le Serpent devient le premier mort. Depuis, les rituels funéraires sont à l’inverse exacte de la vie du Serpent : on montre le mort, puis on le fait disparaitre (au lieu d’une vie cachée, puis d’une apparition), et enfin on sacralise.

■ Les règles de la civilisation

Le héros a fondé la civilisation, apporté l’arc, la chasse, le feu, la cuisson et le miel. L’orage est son œuvre et il met fin à la sècheresse. Les femmes demeurent des êtres dangereux :

La Lune élève son fils Serpent au ciel. Le premier mort nagera désormais dans les eaux du firmament (la Voie Lactée). Le Serpent est à la fois mort et immortel. Désormais le temps du mythe se répétera sur Terre en écho, avec une alternance de saisons sèches et de saisons humides.

Le lièvre est puni par la Lune (fente de la lèvre, longues oreilles, queue courte). Une punition par faute ? (Le buffle solaire, la mère brûlée, le serpent aveugle ?)

La Lune punit aussi l’humanité : désormais, la mort existe pour les humains, alors que les serpents qui changent de peau resteront immortels. De surcroît, les humains sont frappés par le sommeil la nuit, de sorte qu’ils n’entendent plus les murmures ou les chants de la Lune.

En mémoire de ces événements, on joue de la flûte qui évoque le renouveau ; on joue du tonnerre pour effrayer le serpent céleste qui pourrait vouloir de nouveau manger le soleil lors d’une éclipse de soleil (après n’avoir eu que les os).

Il faut éviter que la Lune ne s’accouple de nouveau avec des femmes (en particulier durant des éclipses de Lune), ce qui explique l’importance des règles régissant leur vie. En particulier, elles ne doivent pas sortir la nuit, ni être seules à un point d’eau. 

■ Du serpent au dragon, et l’amour

Par la suite, dans des versions suivantes, la femme prit le serpent comme amant ou devint une vieille sorcière ; le Serpent colossal évolua et devint « dragon » ; la femme fut mariée-sacrifiée au dragon ; puis sauvée par des héros.

Parfois, la Lune devient le symbole de l’amour, autant que de l’impossible, ou le luminaire des défunts.

🔷Pourquoi ces ingrédients ?

A la vue de l’ensemble de l’intrigue, on pourrait croire que je suis partie en vrille, mais chaque composante a bien été choisie parce qu’elle me paraissait justifiée. Je vous présente un aperçu de l’explication de ces choix, en réalité, je pourrais développer davantage, en précisant davantage les articles des dictionnaires et les mythes ou contes mobilisés. Comme ce n’est pas un authentique travail de recherche universitaire, je me suis autorisée de ne pas développer davantage. Cependant, si un aspect vous interpelle, n’hésitez pas à le signaler ! Souvent ma référence est un article des deux dictionnaires critiques en bibliographie.

Si vous êtes attentifs, vous aurez noté que j’ai ajouté le « Dictionnaire critique des contes » dans la bibliographie depuis le premier article. Il m’a servi pour développer certaines séquences de mon épopée. Comme son prédécesseur, c’est un précieux outil pour créer des mythes et des univers fictionnels.

■L’origine du monde

●Avant le mythe de l’Émergence

Je ne vois pas comment articuler une création de la Terre et de l’espèce humain. Il y a trop de disparités, tandis qu’un mythe de l’Émergence me parait une version évoluée de mon protomythe : le serpent a englouti toute vie ; il est abattu ; il devient cavernes ; la vie en jaillit.

Le protomythe de la Mère du Dragon permet de déterminer l’origine de la sexualité, de la menstruation et de la mort, ainsi que du sommeil. Dans ce schéma, le monde semble préexister sous une première forme, avec des animaux, sans feu et dans un crépuscule perpétuel.

●Le postulat de la Lune en premier

La Lune existe avant le Soleil

J’ai beaucoup hésité, car c’est une formule qui est moins fréquente que la création simultanée des luminaires. J’ai toutefois l’impression que cette hypothèse fonctionne mieux sur le plan de la cohérence.

Le serpent est le fils immortel de la Lune, et ils partagent la capacité de changer de peau. Il serait bizarre d’avoir un véritable humain qui devient Lune après avoir procréé le serpent aux caractéristiques d’immortalité.

La Lune punit les humains par la mort et le sommeil. Si la Lune n’était qu’un chasseur incestueux, alors elle serait en difficulté pour prendre des mesures contre l’humanité. 

Le cycle des menstruations rappelle celui de la Lune par sa durée. Là aussi, ça fonctionne mieux en parlant d’une divinité qui laisse son empreinte sur le corps des femmes.

Le soleil est un animal à cornes. Julien d’Huy identifie parmi les formes anciennes de soleil un animal héliophore, tué à l’occident, et dont les os jetés à l’est permettent sa renaissance. Dans un tel monde, on ne peut pas avoir deux luminaires « humains », puisque l’un d’eux est par définition un animal.

En somme, j’ai l’impression que la Lune est bien placée pour tenir un rôle de divinité centrale pour ce protomythe.  

La Lune est un chasseur ?

L’idée d’une Lune chasseresse est connue. Elle fonctionne d’autant mieux avec un Soleil proie.

●Et l’inceste entre frère et sœur ?

Pourquoi il me parait postérieur

Plusieurs associations sont fréquentes : {inceste frère sœur} + {le soleil et la lune sont frères et sœur} + {l’inceste donne lieu à une naissance anormale} + {une infraction sexuelle introduit les menstruations}.

C’est à première vue embêtant, mais je pense qu’on peut postuler une dérivation ultérieure. En effet, la version de l’inceste utilise les ingrédients suivants :

C’est très proche, mais il y a des accrocs.

En revanche, dans ma proposition, on a deux amours secrets (l’amant lunaire, l’enfant de la lune caché) qui placent la faute envers la communauté entièrement sur la femme. Son sang (menstruel) devient maléfique. Vu l’universalité du tabou autour du sang menstruel, cela me parait plus solide de miser sur une figure féminine très ambiguë, voire problématique.

Une révolution des croyances ?

J’ai donc l’impression que l’inceste est une version postérieure. Elle fonctionnerait logiquement mieux si la Lune n’est plus une divinité éminente, puisqu’à ce moment, on peut transformer les frères et sœurs incestueux en astres simultanément.

On peut imaginer une transition des croyances. Dans ce schéma…

Dégradation de la Lune

La Lune perd son statut éminent et devient un frère incestueux. Elle porte donc désormais une faute, ce qui la rend davantage critiquable qu’une divinité suprême. On dit aux anciens adepte du dieu-Lune : « Vous vous êtes trompés. Bien sûr, la Lune est puissante, mais elle n’arrive que bien après le véritable Créateur ».

Cela dit, la Lune était peut-être très ambivalente dès le début : je pars tout de même du principe que la femme est fautive pour s’en être rapprochée. Ou bien le problème réside-t-il dans le secret ?

Un nouveau Créateur suprême et une nouvelle origine de la mort

On établit un Créateur du monde, peut-être davantage céleste ? En tous cas, c’est lui désormais qui est à l’origine de la mort. D’ailleurs, les mythes importants (comme celui sur la mort) me paraissent suivre le courant spirituel dominant.

Si tel est le cas, alors à chaque fois qu’on a une réforme des croyances, on « met à jour » les explications essentielles, parmi lesquelles : origine, sexualité, morts.

Le Créateur envoie un message aux humains, par l’intermédiaire d’animaux (lièvre, serpent) qui appartiennent aux complexe mythologique précédent, mais obtiennent un nouveau rôle.

Un changement radical du Soleil

Dans cette révolution spirituelle, le Soleil passe de proie à entité humanisée. L’association Soleil-animal à cornes (bélier, taureau, etc.) reste. La figure humaine a des compagnons, un bétail, se métamorphose…

Par ailleurs, les croyances associées aux os qui permettent la résurrection passent de mode en même temps.

●Les éclipses

Les éclipses sont associées à des motifs du protomythe de la « Mère du Dragon ». Plusieurs me paraissent se rattacher à une dérive trop tardive : 

En revanche, on a plusieurs autres ingrédients exploitables.

●Le troupeau de bœufs de la Lune

Je suis plus familière des troupeaux de bœufs du Soleil (chez Ulysse), un épisode qui m’a toujours laissé perplexe. Pourquoi diable le Soleil aurait-il besoin de bœufs ?

Des inversions Soleil/Lune ont eu lieu plusieurs fois, il suffit de considérer que la Lune-homme a cédé la place à une Lune-femme en Grèce au moins. Dès lors, une simple inversion de certaines possessions me parait défendable. Comme la Lune de mon protomythe est un prédateur qui chasse un animal héliophore, en faire « son » bœuf (ou buffle ?) fonctionnerait.

La présence du buffle me parait satisfaisante, car elle donne du sens à la « corne d’abondance », encore un élément mythique qui m’a toujours paru dépourvu d’explication satisfaisante. Ici, on a :

On condense et raccourcit les séquences de l’histoire pour aboutir à « il existe un bovidé dont la corne tranché donne de la nourriture en abondance ».

■Le point d’eau, la nuit

En voyant un reportage montrant des femmes en groupe en Afrique partant chercher de l’eau sous le soleil brûlant, j’ai eu un déclic :

Dans ce contexte, avec un « monde d’avant » différent (sans mort, sans sommeil), il est cohérent de voir un personnage accomplir des actions contraires aux règles sociales en vigueur.

La Lune qui s’unit à la femme figure dans les plus anciens motifs identifiés par Julien d’Huy. La mise en avant du foyer par opposition au monde extérieur est de mon fait. Elle me parait cohérente en ce qu’elle permet d’articuler des notions supplémentaires qui fonctionnent bien avec la morale de l’histoire :

■La mère du serpent (futur dragon)

●L’allaitement du serpent

L’allaitement d’un jeune animal sauvage (possiblement dangereux) par une femme de la tribu a été pratiqué en Asie du Nord-Est. L’animal était ensuite souvent sacrifié. Le fait de nourrir au sein puis de tuer parait étrange, mais prend du sens quand on l’articule avec les autres composantes :

■Les jumeaux

●La proximité des jumeaux avec les autres ingrédients

Les jumeaux mythiques présentent l’avantage de cumuler beaucoup de proximité avec des thèmes de ce protomythe :

Association au cheval, qui lui-même s’est intégré à sa domestication dans le complexe des symboliques lunaires (psychopompe, tempête, océan)

Établir un jumeau serpent et un autre humain est un pari fondé sur le rapprochement d’éléments similaires, et notamment les thèmes mythologique des jumeaux, très proches de ceux de la Mère du Dragon. Il permet aussi de retrouver la « base 2 » africaine, et de donner du sens à un mythème identifié chez Julien d’Huy comme étant très ancien, à savoir la possibilité d’avoir deux serpents. Cela supposerait que les jumeaux ne deviennent tous les deux 100% humains que plus tardivement.

Une phase ultérieure d’humanisation ?

Si on considère que l’inceste entre le frère Lune et la sœur Soleil constituent des éléments d’une période suivante au cours de laquelle on a substitué des personnages humains aux animaux (en premier lieu, le Soleil), alors la transformation en une gémellité totalement humaine pourrait faire sens également.

●Deux enfants, deux parcours

En structurant autour d’une base 2, j’obtiens :

●Le serpent dans le berceau et Héraklès

Il y a dans la mythologie grecque de nombreux détails qui m’ont paru incongrus depuis mon enfance. Parmi ceux-ci : la répétition du motif « un serpent vient dans le berceau pour étouffer un bébé futur héros ». Même à huit ans, cela m’avait paru absurde : quel serpent européen n’a que ça à faire que de s’introduire dans un palais, grimper dans le berceau et étouffer un bébé ? Or, c’est précisément ce qui arrive à Héraklès. Sa figure d’ailleurs rassemble plusieurs ingrédients qui nous intéressent.

Le Bestiaire d’Héraclès, sous la direction de Corinne Bonnet, Colette Jourdain-Annequin et Vincianne Pirenne Delforge (Presses universitaire de Liège, 1998). Il y a mention de l’épisode des serpents au berceau, signalé chez Pindare au Ve siècle.

Bref, cet ensemble suggère que l’association jumeaux-serpent-mauvaise mère fonctionne. Les autres ingrédients sont réorganisés, mais présents.

■Le miel et le grand indicateur

●Le grand indicateur

Dans des documentaires sur l’Afrique du sud-est (et par la suite dans mes lectures de revues en sciences naturelles), j’ai appris l’existence d’un oiseau tout à fait extraordinaire : le grand indicateur (Indicator indicator). Il signale les essaims d’abeille aux humains. Les humains les enfument, et le grand indicateur peut ensuite manger des abeilles et de la cire. Il y a un véritable partenariat entre les espèces. Or, il semble de surcroît que les oiseaux partenaires soient majoritairement les femelles. J’ai donc les ingrédients :

Par ailleurs, le grand indicateur a d’autres caractéristiques intéressantes : c’est un parasite de couvée ! À l’instar du coucou, il pond chez d’autres oiseaux : le petit nait le premier, tue les autres, grandit et devient plus grand que ses nourrisseurs adoptifs. Ce qui correspond à plusieurs ingrédients et approfondit le sens global.

●Un problème autour d’un œuf qui n’est pas de la bonne espèce.

 Dans mon protomythe, cet œuf anormal est celui du serpent. L’œuf qui ne devrait pas être là fonctionne donc d’autant mieux avec la naissance gémellaire qui constitue une anomalie : l’un des enfants est de trop, mais lequel ? Lequel est l’humain, lequel appartient à l’autre monde ?

Ainsi, avoir dans l’histoire des jumeaux dont l’un est humain et l’autre animal n’est plus une bizarrerie, mais fonctionne dans un monde mythique où les deux dimensions sont proches. Le soleil est un animal, la lune est un chasseur, mais qui peut avoir un enfant animal aussi… On discerne alors deux évolutions chez les jumeaux :

Le jumeau maléfique

Le thème s’exprime au travers de légende et de superstition selon laquelle une mère qui a des jumeaux ne pourra pas les nourrir et devra sacrifier l’un d’eux pour le bien de la communauté et pour qu’ils ne meurent pas de faim tous les deux.

La naissance de jumeau devient un signe de malheur, d’intervention du Mal. On continue de retrouver cette figure jusque dans les fictions d’horreur contemporaines.

Les jumeaux héroïques

Dans un second temps, on a un renversement :

●Un enfant affamé et un enfant nourri

En travaillant sur mon protomythe, j’étais embêté, car l’histoire était plus simple quand la mère gavait le serpent. Son action était simple : elle favorisait son enfant chéri. Mais en introduisant des jumeaux, il y avait un problème : quand la mère donne du lait et de l’eau et toutes sortes de choses au serpent, le monde normal dépérit.

Logiquement, le jumeau humain, qui représente l’humanité doit souffrir de la faim comme tous les autres. D’ailleurs ça le pousse à chasser le lièvre, ce qui débloque la suite de la narration.

Et là, j’ai eu un nouveau déclic : Hänsel et Gretel. Pourquoi ? Car Hänsel est enfermé et gavé, tandis que Gretel subit la disette. Le schéma d’un traitement alimentaire différencié existe. On a d’ailleurs d’autres points communs.

●Des sorcières, des ogres et du miel

Pour suivre mon intuition sur le grand indicateur, j’ai lu l’article sur le miel du Dictionnaire critique des contes. Il mentionnait des ingrédients dont la forme ressemblait des trous de ma structure.

Pour ces raisons, je suis tentée de penser que le miel a été l’objet d’une quête du héros « futur dieu de l’orage » et qu’il a servi à tendre un piège qui a abouti à la mort de la mère, brûlée vive.

●Le feu comme limite entre l’humain et l’animal

Le mythe établit la rupture entre le monde animal et le monde humain : à l’issue de ces événements, les deux réalités sont scindées, et c’est le feu qui trace la limite.

Par la suite, il restera donc un monde des « terres crues » et un monde du « cuit ». On trouvera même une dimension du « mi-cuit » pour les fées européenne et les ondines, qui deviennent alors une étape intermédiaire, une zone floue de limbes, à l’image d’un purgatoire merveilleux.

La dimension de la cuisson elle-même s’enrichira avec des distinction entre grillé et bouilli, mais ceci constitue un perfectionnement ultérieur. Dans mon protomythe de la « Mère du Dragon », on se situe a priori avant, avec : fumer, griller, cuire à l’étouffée. 

Le grand indicateur parait un bon candidat : cet oiseau est un parasite de couvée (œuf + funeste) ; les indicateurs sont souvent les femelles ; elles mènent leurs partenaires humains vers les ruches (association miel et monde des morts plus facile à expliquer) ;

Le grand indicateur est de la famille du coucou : or les coucous sont associés au retour du printemps et au soleil.

On a au moins en Amérique des « femmes folles de miel » qui agissent dans des mythes impliquant des ingrédients du présent complexe mythique. Je suis tentée d’y voir une survivance de l’association {femme+miel+oiseau}

■L’aspect du serpent

●Blanc

La couleur blanche ressort souvent, comme un marqueur de l’Autre Monde. Par ailleurs, elle fait ici le lien avec la Lune.

●Sur la tête du serpent

Il y a quelque chose sur la tête du serpent- proto dragon. Sa nature n’est pas claire.

Je parie sur une coiffe d’amaryllis, mais je ne sais pas quel terme la décrirait le mieux.

■Le lièvre

●Un acteur central du protomythe

Quand on consulte les motifs associés au lapin (lièvre), beaucoup sont compatibles avec le protomythe de la « Mère du Dragon ».

●Un ancêtre d’Épiméthée ?

Le frère étourdi de Prométhée me parait un bon candidat d’arrière-petit-fils humanisé du lièvre.

Le lien avec le mythe de Prométhée me parait intéressant pour puiser l’épisode de l’escroquerie au sacrifice : un bœuf a été tué, il prépare un paquet très appétissant qui ne contient que les os ; et un autre répugnant, mais qui contient les meilleurs morceaux. Or le dieu de l’Orage commet l’erreur de demander le mauvais paquet ; et depuis on doit offrir des offrandes grillées pour nourrir de la fumée.

●Feu et rire

Le motif d’un oiseau ou d’une femme qui rit en lien avec le feu est attesté. Il y a aussi des lien avec une amante d’un serpent. Il y a aussi des flûtes et des ruses. On a aussi des femmes qui meurent de rire à la vue d’un écureuil descendant d’un arbre.

■L’araignée

L’araignée et le lièvre figurent à une bonne place dans les mythes et les contes africains. Je manque d’éléments sur l’araignée, mais j’ai l’impression qu’on peut défendre sa présence dans l’intrigue.

■La saisonnalité

Le protomythe proposé prend son sens dans une saisonnalité marquée, entre saison sèche et saison humide. Or les Hadzas sont réputés pour une extrême saisonnalité de leur alimentation. Du peu que j’ai pu trouver à leur propos, on aurait :

Les migrations des animaux de la savane sont également saisonnières, de sorte que la présence du buffle dans l’intrigue parait cohérente (outre qu’il est un bon candidat sauvage pour être l’animal héliophore : redoutable, migrateur, cornu).

■Des inversions et des recompositions en cascade

De grandes familles de mythes gardent les ingrédients utilisés, mais les recomposent au gré du récit, aboutissant à de nouvelles figures,

On a parfois l’insertion d’épisodes qui « corrigent » manifestement des versions antérieures, qui ne correspondent plus aux normes morales de la société.

🐭 En conclusion ?

Pour être assurée de la validité de mon protomythe, il y aurait encore beaucoup à faire ! Il faudrait fouiller du côté de l’anthropologie, des traditions dans la zone, des croyances associées aux animaux et plantes considérés, mais aussi vérifier du côté des mythèmes la solidité des relations comme leur ancienneté. En substance, même si je suis contente de mon récit, il reste une construction fondée sur plusieurs intuitions.

En dépit de ces lacunes, je lui trouve d’indéniables utilités.

  • Il constitue un exemple d’épopée préhistorique ; on n’en a pas si couramment en littératures de l’imaginaire.
  • Il offre un exemple de point de départ et inclut des prises en compte de dérives et diffusion des mythes avec évolution par la suite. Là encore, dans les littératures de l’imaginaire, on a une approche fixiste. Les mythes tendent à être des vérités qui n’évoluent pas après plusieurs millénaires, dans des environnements différents et avec un contexte technologique différent.
  • Il invite à s’interroger sur les origines des inégalités. Mon modèle aboutit à la conclusion que les inégalités entre hommes et femmes sont liées à la peur de la nuit et à la nécessité de justifier le meurtre des animaux. La chasse et le feu distinguent l’humanité des animaux. Par la défense de la chasse, on a en creux la condamnation des femmes et du sang menstruel.
  • Il suggère de s’intéresser davantage aux superstitions (meurtres d’enfants albinos en Afrique du Sud par exemple, mais aussi le dégoût généralisé et viscéral du sang menstruel) et aux expressions populaires (« voir la Lune » figure au XIXe siècle dans un dictionnaire d’argot pour décrire la perte de virginité d’une femme). Dans un univers fictionnel, les mythes devraient aussi vivre dans les tabous du quotidien.
  • Il facilite la mémorisation des liens entre plusieurs thèmes (ceux des jumeaux, de la lune…) qu’on retrouve dans des mythes sur tout le globe (si ce n’est que la tendance est à ne pas avoir tous les liens chez tout le monde).
  • Il fournit des explications à des bizarreries dans des contes et des mythes visiblement anciens. Même si mes explications s’avèrent fausses sur le plan scientifique, dans un cadre fictionnel, elles peuvent servir à créer de la densité et de la profondeur de sens.

Je trouve pour finir, intéressant qu’on puisse articuler cette structure avec seulement très peu de peurs comme dynamiques dramatiques majeures:

  • Les différences entre hommes et femmes
  • La peur de la nuit
  • Les différences entre humains et animaux

A suivre ! ✨ (pour des articles plus courts !)

Souvenirs de juin

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