L’importance des émotions dans l’histoire

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L’importance de l’émotion revient sans cesse, et est particulièrement mise en avant dans les retours du lectorat sur des genres à fort tirage (et visionnage) : romance (tous sous-genres), thriller, horreur. Les émotions sont également bien placées dans les conseils d’écriture. Cet article constitue un état des lieux de mes recherches sur la question.

Les articles « In-Existence et l’édition » mêlent journal d’écriture du projet « In-Existence » et recherches sur le monde de l’écriture, depuis les groupes de jeunes auteurs jusqu’à la promotion des ouvrages publiés. Il s’agit pour moi de me soutenir moralement dans l’avancée de mon marathon tout en comprenant mieux comment mon travail se place au milieu de tous les autres.

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Sommaire

📍 Les analyses d’œuvres incluent toujours des éléments sur leur contenu. Si vous craignez d’être divulgâché, vous pouvez utiliser les titres des paragraphes pour vous faire une idée de leur thème.

Hormis les citations et les images

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🔷L’émotion, omniprésente dans l’appréciation de la fiction

■ La demande d’émotion

Au cours de mes recherches sur le monde de l’écriture, j’ai croisé souvent l’émotion. Pendant longtemps, je n’y ai pas fait attention, en pensant qu’il s’agissait de cas particuliers : une chroniqueuse, une lectrice, une autrice… (Au féminin, car mon vivier de recherche est féminin à une écrasante majorité)

Récemment j’ai commencé à faire le lien entre les réactions que je lisais et je discerne une aspiration générale aux émotions fortes :

  • De la dark romance encensée par des lectrices qui se réjouissent d’émotions puissantes, de personnalités troubles et complexes.
  • Des commentaires de lecture sur Babelio, lus à la chaine, mettant souvent en avant : des rebondissements, des personnages profonds, des émotions ravageuses
  • Le constat que les genres les plus présents sur Wattpad, Inkitt, Nocteller étaient : la romance (tous genres), la high fantasy épique (version romantasy ou young adult), l’horreur (option thriller, dystopie).
  • Les commentaires dans les écrits à succès sur les plateformes d’écriture susnommées s’attachent massivement à l’émotion : déclaration d’amour au personnage, pic de joie, de tourment…
  • Les données aisément accessibles sur le marché du livre sur les chroniques France Culture, Le Monde ou ActuaLitté me donnent l’impression que les genres les plus vendeurs sont la romance (avec un pic récent en romantasy, qui semble désormais concurrencé par la new romance), et le polar (thriller en tête).
  • Plusieurs signaux me donnent le sentiment que l’horreur n’est pas si mal placée non plus : elle se confond en partie avec le thriller gore, elle partage des frontières avec la dark romance et le surnaturel en général, tout en paraissant dynamique du côté cinématographique (succès par exemple de Backrooms et Obsession – deux lien Wikipédia) et du jeu vidéo. L’horreur peut être « pure » (100% de l’intrigue s’en imprègne) ou constituer un aspect à côté d’autres éléments, davantage tournés vers l’aventure.

🔍 Un aperçu de mes recherches

■ L’ennui, miroir de l’émotion

A l’inverse, si on consulte les avis de personnes qui n’ont pas apprécié une œuvre, l’ennui est bien placé, à côté de l’incohérence et de la prévisibilité des événements.

Durant ma brève expérience de l’enseignement, j’avais constaté aussi que l’ennui était un élément majeur du rejet des textes à étudier en français pour les lycéen. Plus précisément, cet ennui s’associait à une incompréhension des enjeux : ils ne percevaient pas le sens, et ça ne stimulait pour eux aucune émotion.

On peut noter d’ailleurs que l’âge (ou l’expérience de lecteur de manière globale) peuvent jouer plus largement : tel ouvrage qui suscitera l’émerveillement d’un enfant de 10 ans pourrait fort bien ennuyer mortellement un adulte. Cet enjeu se perçoit aussi dans la réaction à la cohérence et à la vraisemblance en fonction du lectorat.

🔍 Autour de la question des émotions selon le lectorat

Quand on met en rapport les facteurs d’adhésion et de rejet d’un texte, l’émotion (présente ou absente) est centrale.

■ Une nécessité pour la mémorisation

Cette même émotion explique aussi pourquoi un lectorat pourra adorer une œuvre, tout en ayant parfaitement conscience de ses incohérences ou de ses facilités scénaristiques (coïncidences, stéréotypes, etc.). On parlera alors volontiers de « plaisir coupable ». Cela s’applique par exemple aux « films de Noël » ou aux « lectures de plage ».

Le succès en termes de vente de Femme de ménage de Freidda McFadden illustre le phénomène : des critiques peu convaincus, des ventes massives (5 millions de livres, évoqués sur France Culture le 7 janvier 2026).

Un documentaire Arte de 23 minutes sur les lectures de plage (lien ci-après) s’attarde sur la notion de hiérarchies littéraires et de distinction sociale, offrant une synthèse sociologique efficace.

En revanche, il n’aborde pas un aspect qui est fondamental dans mon choix de lecture : l’ennui. Quand j’ai des problèmes avec un livre, c’est plutôt sur ce terrain, que celui de sa valeur patrimoniale. Ma lecture « plaisir », ça a tendance à être de la mythologie comparée ou de l’histoire naturelle, parce que ça m’inspire (de nouveau, les émotions !). Bref, mon problème n’est pas « ce livre n’est pas de la vraie littérature », mais « je m’ennuie à mourrir en le lisant » (avec parfois en bonus : « il est hyper malsain, je me sens mal en lisant », à nouveau des émotions !).

🔍 L’ennui, cette malédiction !

🔷A quoi servent les émotions?

Les émotions sont omniprésentes dans l’appréciation des fictions et de l’art en général. Que peut-on en comprendre? A quoi servent les émotions?

■ Une nécessité pour la mémorisation

Il est difficile de mémoriser une donnée qui ne suscite aucune émotion, ou qui n’est pas associée à une situation qui elle-même en génère. C’est d’autant plus vrai à long terme. Pour s’en convaincre, il suffit de fouiller dans sa mémoire : on se rappelle, parfois précisément, des moments chargés en émotions. Il est probable que les lecteurs assez âgés de ce blog se rappellent ce qu’ils faisaient le 11 septembre 2001, lors de l’attentat contre les tours du World Trade Center.

Si on revient sur le cas des lycéens mourant d’ennui dans certains cours (c’est valable aussi pour les étudiants), on retrouve la faible performance d’apprentissage couplée à ce vécu déplaisant : c’est la double peine.

Bref, le lectorat cherche une émotion (et évite l’ennui) ; et on se rappelle mieux des œuvres qui se distinguent, et deviennent donc marquantes. Bookfox s’attardait récemment sur ce que l’on retient d’un livre (ou d’un film) longtemps après l’avoir vu. En résumé :

  • La scène suscite une émotion qui a été souvent rendue possible par la construction de l’œuvre, suscitant une surprise et offrant en même temps une clef de lecture de son sens.
  • Les moments mémorables célèbres sont majoritairement associés à des émotions négatives.

■ Une réaction face à l’inattendu

J’avais été beaucoup marquée par ma lecture du « Partage social des émotions » de Bernard Rimé (2005), sans doute parce que c’était mon premier pas sur le territoire de l’importance des émotions. Pour le sujet qui nous intéresse ici, deux aspects me paraissent utiles.

  • Nos émotions traduisent une adaptation par rapport à nos attentes relatives à notre environnement. Très basiquement, on pourrait dire:
    • Peur = je ne me sens pas apte à affronter l’environnement, il est trop dangereux pour moi
    • Colère = un obstacle se dresse entre moi et mon objectif, et je vais le démolir en investissant davantage d’énergie dans l’action
    • Tristesse = je n’ai pas les moyens d’atteindre mon objectif, je ne peux rien y faire
  • Les traumatismes tendent à survenir quand un événement survient, engendrant une souffrance et ne parvenant pas à s’intégrer au sens de notre existence. L’horreur est alors ce qui résulte de la découverte d’une menace qui n’a pas de sens, ou dont le sens détruit ce sur quoi on a bâtit les normes de son existence. Très schématiquement, reporté aux sous-genres de l’horreur, ça donnerait:
    • Body horror : mon corps me trahit
    • Cosmic horror : la réalité me trahit
    • Southern gothic : la communauté me trahit
    • Slasher horror : mes amis me trahissent (quand le meurtrier est l’un du groupe)

Bref, l’émotion dans une histoire associe différentes dimensions :

  • Les objectifs du personnages : au niveau micro, dans une scène ou un chapitre, ou à l’échelle du livre
  • La représentation du monde du personnage : il évolue dans sa compréhension et ses choix d’action
  • Le sens de l’histoire pour le lecteur : ici, on est dans une dimension « métadramatique », avec une distinction entre ce que les personnages vivent, et l’effet sur le lectorat. Dans une parodie de film d’horreur par exemple, les personnages souffrent, mais le spectateur est censé rire. Dans une romance, les personnages connaissent des ruptures, des trahisons, des moments difficiles, mais la lectrice sait que ça se finira bien, et cela oriente son expérience de la lecture. Dans une histoire d’horreur, si tout le monde a l’air super heureux au début, on se doute que ça ne va pas durer, et donc la joie contribue à l’émotion complexe de malaise et d’appréhension.

Je trouve la question de l’émotion intéressante, car elle relie beaucoup de dimensions dans la construction de l’histoire (émotions du personnage), dans la réception de l’histoire (attentes liées au genre, profils de lecteur).

■ Les rêves comme programme d’entrainement?

Le sens des rêves et des cauchemars donne lieu à des interprétations riches, depuis fort longtemps, déjà. Parmi les plus récentes, j’ai croisé l’hypothèse du rêve comme une manière d’entrainer notre esprit à être « prêt » en cas d’imprévu.

Dans le même ordre d’idée, les fictions inspirent des adaptations. Avec toute la filmographie d’apocalypses zombie, tout le monde a plus ou moins un avis sur ce qu’il ferait, et ce qu’il ne faut pas faire. Certaines lectrices de romances soulignent que ces ouvrages aident à mieux repérer des signaux problématiques.

Du côté du vrai monde, et de la vraie vie, les simulations servent dans les secours et les armées pour se préparer, acquérir des automatismes qui pourront sauver des vies. L’entrainement aide à gérer les émotions quand la véritable crise survient, et donc de ne pas rester paralysé ou de prendre de mauvaises décisions.

D’un côté les émotions aident à mémoriser, de l’autre, elles doivent être canalisées pour ne pas empêcher de réfléchir calmement dans une situation problématique.

■ Le vaste panel des émotions

J’ajouterai que les émotions sont plus nombreuses que les noms qui les qualifient.

Lorsque je suivais certains cours (ennuyants), je me mettais en quête d’un état de concentration froid, mêlant attention au présent, détachement et recherche de la compréhension de la logique de l’enseignant. On ne peut pas vraiment parler de curiosité, ni vraiment de vigilance ou d’intérêt pur. Le fait demeure que cet effort favorise malgré tout la mémorisation sans passion. C’est une émotion « froide », mais une émotion quand même.

A ce propos, dans mes quelques expériences de lecture de dark romance, j’ai eu l’impression qu’on passait sans cesse d’une émotion paroxystique à l’autre (terreur, passion, euphorie, répulsion…). Cela contribue à mon désengagement, mais semble aussi jouer dans le succès auprès du lectorat.

Une émotion peut être subie (surprise, colère, abattement…) ou délibérément favorisée par un effort de concentration ou de conditionnement. Ce n’est pas si éloigné d’ailleurs du travail d’un acteur ou d’un auteur, qui cherche à comprendre l’émotion d’un tiers fictif, tout en continuant d’exister, donc d’être dedans et dehors à la fois. Si l’auteur y parvient, alors certains personnages pourraient aussi le faire.

En substance, déterminer une émotion est un exercice à part entière, et certaines ne pourront jamais se limiter à un mot (de notre langue ou d’une autre).

🔷Peut-on maitriser les émotions suscitées dans par texte ?

■ La facilité des émotions négatives?

J’ai vu passer des commentaires sur la puissance de l’horreur comme genre à message et à émotions. J’ai lu aussi beaucoup d’autrices évoquer leur relation coupable à la « torture » de leurs personnages, ainsi que la valorisation presque sadique des choix impossibles.

🔍 A propos des dilemmes et des choix impossibles (à tendance sadique)

« Choquer » est efficace pour marquer et provoquer une émotion, mais ça induit aussi une insensibilisation et une tendance à la surenchère. Si on considère par exemple l’évolution des genres de l’horreur, le slasher a un vague prototype avec Psychose (1960, sur Wikipédia) et surtout avec Halloween (1978, sur Wikipédia), et on arrive à Saw (série de films, sur Wikipédia), ainsi qu’aux multiples variations sur des concepts devenus des séries de films.

En infligeant des pertes et des souffrances psychologiques croissantes, on utilise un artifice pratique pour susciter de l’émotion. Il présente néanmoins un danger : le désengagement du lecteur.

La complaisance dans le gore, la torture ou la violence en général m’écœure autant qu’elle m’ennuie. Je décroche dès j’ai l’impression que les souffrances infligées servent seulement à provoquer une émotion liée à la scène, mais n’ont pas d’utilité par rapport au sens de l’histoire. Je décroche aussi si je perçois que le sens de l’histoire est purement et littéralement sadique (voir l’œuvre de Sade).

■ La prise en compte du contexte culturel

En tant qu’auteur, on a uniquement prise sur le contenu de notre texte, mais on évolue dans un contexte.

Si demain je devais écrire une histoire d’horreur, je devrais tenir compte de l’état actuel du genre et de son évolution récente au moins, parce que les amateurs du genre auront probablement déjà consommé d’autres œuvres comparables. Leur regard n’est pas neutre :

  • Ressemblances ?
  • Artifices suscitant le malaise déjà trop utilisé récemment ?
  • En quoi l’histoire se distingue-t-elle ?

La familiarité est attendue dans certains genres (en romance de Noël), la notion même de « genre » induit le respect de certains codes. Néanmoins si l’œuvre n’a pas de particularité, elle risque de susciter avant tout du désintérêt et de l’ennui. Le premier moyen de provoquer des émotions réside dans le dosage nouveau-ancien.

On peut se demander si la littérature jeunesse n’offre pas un terrain de liberté relative, dans le sens où le lectorat, par définition, aura un faible bagage. Les livres lus entre 10 et 15 ans ont de bonnes chances de marquer et de poser des orientations pour la suite.

En ce qui me concerne, j’ai surtout lu de la mythologie et Agatha Christie. J’ai vu et revu les Sherlock Holmes avec Jeremy Brett, les Hercules Poirot avec David Suchet, les Miss Marple avec Joan Hickson, et des « vieux films » en noir et blanc (Hitchcock, histoires de gangsters et tout ce qui me tombait sous la main). Quand je regarde ce que j’écris, ça a indéniablement laissé des traces.

■ Une évolution fine des émotions ?

Si on revient sur les émotions et leur fonctionnement, on a accès à plusieurs réglages fins :

  • S’attacher à bien traduire la représentation du monde du personnage (valeurs, croyances implicites, évidences)
  • Rendre accessible les intentions du personnage et la motivation sous-jacente
  • Étendre le champ des émotions, depuis les plus extrêmes, jusqu’au plus complexes, impliquant parfois même une intention. En variant les émotions vécues par le personnage, et en les associant à des stratégies de résolution de problème, on réduit la répétitivité des situations (et donc le risque d’ennui, puis de décrochage).
  • S’assurer d’une évolution déterminante dans chaque chapitre :
    • pour l’intrigue,
    • pour la relation au monde du personnage,
    • pour l’ambiance (immersion du lecteur dans l’histoire)
  • Vérifier que la scène ait bien un sens au sein de l’édifice global de l’histoire (et pas juste pour avoir un haut-bas émotionnel ponctuel)

🔍 Une stratégie de résolution de problème est plus importante qu’un défaut

🐭 En conclusion

Désormais, quand je travaille sur un chapitre, je suis très attentive à l’évolution des émotions du personnage principal. Si elles ne bougent pas, c’est un signal d’alarme m’indiquant que je n’ai pas fini mon travail.

Toutefois, je m’attache à des progressions d’émotions qui peuvent être plutôt froides, surtout chez des personnages calmes, réfléchis ou expérimentés. Que l’amplitude soit faible ne signifie pas pour autant qu’il ne se passe rien dans leur tête ou leur parcours. C’est plus subtile, et demande une attention différente que celle requise par des personnages plus exubérants et impulsifs.

A suivre ! ✨

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